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Chef d’œuvre fragmentaire

Un écueil dont le film aurait pu se relever si les ennuis ne s’étaient accumulés. Sans revenir en détails sur la génèse chaotique du film, il est bon de se souvenir du tournage apocalyptique affronté par Michael Mann : deux ouragans, Farrell en désintox, Jamie Foxx qui joue les divas, une maquilleuse grièvement blessée, des techniciens en grève pour horaires abusifs... Et des projections tests catastrophiques ! Un accueil si froid qu’il a obligé le réalisateur à monter et remonter son film, livrant la bagatelle de trois versions oscillant entre 2 et 3 heures. Résultat, 2h15 évidemment bancales, et un film qui effleure à peine son monstrueux potentiel. Après tant d’atermoiements, que reste-t-il donc du projet initial de Mann ? Des fragments. De somptueux éclats où transparaît le Miami Vice de nos rêves, grand blockbuster théorique à ranger près de Time and Tide et Die Hard 3. Car Mann confirme ici son statut quasi unique d’expérimentateur : pionnier du numérique haute définition, le réalisateur a non seulement su en apprécier les avantages techniques (sensibilité accrue permettant de percer les ténèbres), mais a su les traduire en terme artistiques (fondamentales en ce qu’elles révèlent des héros manniens, et réciproquement, la ville et ses lumières participent maintenant de l’action). Mieux : désormais plus maniables, ces caméras délivrent tout leur potentiel immersif dans Miami Vice, plongeant le spectateur au milieu d’une guerre sans merci. A vrai dire, jamais éclaboussures de sang et condensation sur l’objectif n’ont autant fait parti du "spectacle" d’une fusillade... Impressionnant.

Mais un coup d’œil à sa filmographie suffit à le constater : Mann s’est toujours appuyé sur de puissants mouvements dramatiques. Du Dernier des Mohicans à Collateral, en passant par Heat, Ali et Révélations, chacun de ses films prend des allures de tragédie antique, révélant ses personnages et leur psyché à la lumière de confrontations où l’émotion brute le dispute aux violents rapports de force. Logiquement, ce cinéma romantique, l’académisme en moins, trouve son apogée dans des finales aussi intenses que définitifs. Ce programme, on le retrouve par bribes dans Miami Vice, mais sans jamais ressentir la lame de fond émotionnelle caractéristique des chefs-d’oeuvre du maître. Comme s’il manquait des pièces au puzzle. Les dilemmes des flics undercover sont évoqués en fin de film sans que rien, auparavant, ne le justifie ; la relation amoureuse de Ricardo Tubbs est honteusement sous-exploitée (alors que passionnante) ; les liens entre Sonny Crockett et Isabella sont réduits à une virée cubaine très Thomas Crown (version McTiernan). Pire, aucune crise n’émerge vraiment de ce flot d’images, laissant le spectateur, mais aussi les acteurs, "à distance" de l’émotion, donc en décalage avec les principes esthétiques du film. Manque ici l’amplitude, la force d’un récit classique dans lequel Mann a l’habitude d’enchâsser ses expérimentations "modernes". Imaginons, ne serait-ce qu’un instant, la bouleversante scène finale, montage parallèle rythmé par les bourrasques de vent ( !), mise au service d’un irrésistible flux narratif ! Comme la scène du suicide, d’une incroyable poésie macable, comme les deux fusillades finales, suffocants morceaux de bravoure filmique (quelle rage ! quel découpage !), cette conclusion prouve qu’un chef d’œuvre se cache, peut-être, dans un futur director’s cut.