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LA DISCOTHEQUE DES FILMS #9
Just like Eddie de Heinz dans Au fil du temps (Wim Wenders, 1976)
Par Frédéric FOUBERT

« J’aperçois une petite ville américaine, minable, criarde, une sorte de juke-box avec ses lumières au néon, ses bars et ses joueurs de poker. Tout à fait l’intérieur d’un juke-box. Le film se colore, acquiert une saveur particulière. Tout votre travail se trouve influencé par cette vision. » Vincente MINNELLI, à propos de Comme un torrent, « Cahiers du cinéma », n°128, février 1962.

Une chanson, un film, une histoire... Quand les cinéastes piochent les bons morceaux dans leur discothèque personnelle, on ne les entend plus de la même façon... Petite promenade à l’intérieur du juke-box, là où le rock transforme l’image, et inversement...



C’est l’histoire d’un mange-disques qui roule le long de la frontière RFA-RDA. Un appareil antédiluvien qui avale les 45 tours avec gourmandise et les recrache presque aussitôt, après trois minutes de rock grésillant. L’électrophone se balade sur le tableau de bord d’un camion grondant et pétaradant, qui lui-même serpente à travers le plus beau film de Wim Wenders, Au fil du temps. Un chef-d’œuvre, ample et libre, qui est aussi bien plus que cette seule histoire : un essai sur l’enfance et la fraternité, sur le cinéma et la morale, sur l’Allemagne et son passé, sur l’Amérique et sa musique. Un road-movie, bien sûr, une variation germanique sur le mythe de la frontière, qui viendra s’échouer dans un baraquement militaire américain abandonné, constellé de graffitis US.

Il faut toujours revoir un vieux Wenders en feuilletant Emotion Pictures, le bouquin compilant les écrits du cinéaste du temps où il était un jeune critique de cinéma, entre 68 et 71. Son style est rock et minimaliste, son écriture semble déjà contenir toutes les histoires, tous les films à venir. Il écrit par exemple à propos d’Easy Rider : « Un voyage à moto de Los Angeles à la Nouvelle-Orléans, c’est l’histoire de ce film. Une histoire de longues routes désertes, de stations-service vides, de Monument Valley, de faubourgs où les panneaux de publicité sur les toits sont deux fois plus hauts que les maisons en dessous. » On pourrait décrire Au fil du temps dans les mêmes termes, il suffit de remplacer le mot « moto » par « camion », les noms des villes par Lüneburg et Hof, et « Monument Valley » par « Fritz Lang ».

Continuons notre lecture. Dans le Süddeutsche Zeitung du 5 mai 1971, Wenders écrit un compte-rendu du Big TNT-Show, la captation d’un super-concert de 1965 réunissant Ray Charles, Bo Diddley, les Ronettes, les Byrds, etc. Il décrit le film et les chansons en une série de notations impressionnistes. Il sait planter le décor, transmettre une sensation de spectateur avec des phrases aussi désinvoltes que : « John Sebastian joue d’un instrument qui a l’air d’une cithare électrique. Sur les pochettes de disques on lisait toujours “autoharp” alors ça doit s’appeler comme ça ». Ou encore : « Roger Miller chante trois chansons, dont je me rappelle King of the Road à cause du vers I ain’t got no cigarettes. »