Annuaire boutique
Librairie Lis-Voir
PriceMinister
Amazon
Fnac

 
     




 

 

 

 




Cinq ans plus tard, on retrouve la chanson King of the Road dans le mange-disques d’Au fil du temps. Dans une des dernières séquences, le projectionniste itinérant Bruno Winter écoute le morceau au petit matin, au moment où il met le moteur en marche. Pour lui, une chanson avec un titre pareil, c’est plus qu’un simple baume au cœur, c’est son sacerdoce mis en musique (d’ailleurs, Im lauf der Zeit s’appelait Kings of the Road lors de sa distribution aux Etats-Unis). Il chante à tue-tête, et on peut remarquer qu’il insiste fortement sur le vers qui concerne la dèche de cigarettes, détachant les syllabes, levant le poing, imitant sans doute Wenders en train de donner ses indications de mise en scène. C’est la preuve fascinante qu’un air peut trotter pendant des années dans la tête d’un cinéaste, avant que celui-ci trouve l’image qui justifiera son irruption à l’écran.

Des morceaux comme ça, des comptines oubliées des premiers temps du rock’n’roll, Bruno Winter en a plein son camion. Il a échangé un projecteur contre un superbe juke-box qui trône à l’arrière du véhicule, et qui explique la présence de cette jolie collection de 45 tours sur le siège passager. Au cours du film, Wenders, de façon parcimonieuse, donne ainsi à entendre de véritables trésors. Plus que King of the Road, le morceau qui vaut vraiment le détour est le Just like Eddie de Heinz. Heinz ? Un nom de ketchup pour un chanteur oublié d’origine allemande, interprète de ce petit tube de l’année 1963, hommage enjoué à Eddie Cochran. Pourquoi celui-là, et pas un autre ? Peut-être uniquement parce que, nous aussi, on ne peut plus se déprendre des lyrics :

Whenever I’m sad, whenever I’m blue
Whenever my troubles are heavy
Beneath the stars, I play my guitar
Just like Eddie

Oh, certes, ce n’est pas l’acmé musicale du film : le groupe Improved Sound Limited a composé une splendide bande originale, qui navigue entre onirisme psychédélique et nonchalance country, et infuse tout le métrage. La scène de Just like Eddie est un pur instant récréatif, un défouloir, mais aussi une ode à l’amitié virile, comme dans un vieux western. Un moment infinitésimal (1 minute) perdu dans le flot des images (3 heures). Pour une fois, c’est Robert Lander qui insère le disque dans l’appareil, tâche qui incombe d’habitude à Bruno. Robert Lander, le passager mutique, pédiatre en rupture de ban et suicidé de la société. La musique déchire le silence entre les deux hommes, brise la monotonie des kilomètres qui défilent. Ils se sont rencontrés par une indéchiffrable géographie du hasard, et font un bout de chemin ensemble, sans se poser de questions. C’est leur accord, tacite. Mutisme, incommunicabilité : ces lieux communs du cinéma moderne sont balayés en une seconde par le chanteur-ketchup. Un sourire aux lèvres, le regard perdu à l’horizon, Robert et Bruno chantent en chœur :

Troubles may come, troubles may go
But you’ll always find me ready
Upon the hill, playing still
Just like Eddie