Annuaire boutique
Librairie Lis-Voir
PriceMinister
Amazon
Fnac

 
     




 

 

 

 

JOHN WOO
Réalisateur
Par Romain CARLIOZ



LES BALLES PERDUES

Mourir et se relever. Inlassablement. Comme si le corps n’était que l’éternel accessoire d’une fiction tragique et morbide. Comme si l’imaginaire cinématographique se résumait à l’évocation nostalgique de ces fascinants fantômes à l’épreuve des balles. Chez John Woo, le récit, le montage et le plan sont à l’image des héros : une surface poreuse, que traverse incessamment le sentiment de la fin. Fin du monde, fin des idéologies, fin des sentiments ; un espace où, pour gagner, il faut pouvoir laisser derrière soi les images qui nous hantent, un cinéma de la défaite.

La mélodie romantique de John Woo s’ouvre dans les années 60. Il y découvre Jean-Pierre Melville mais, surtout, il collabore avec la figure tutélaire et sauvage de son cinéma : Chang Cheh, dont il sera l’assistant sur quelques uns de ces principaux films (notamment le mythique la Rage du Tigre). C’est de ces corps suppliciés, éventrés ou privés de leurs armes (le chevalier manchot) que John Woo tire la substance de ses images ; c’est dans cette mécanique héroïque qu’il piochera l’aliment central de ses récits. Paradoxalement, la jeunesse de l’œuvre relève de l’anecdote décalée. Deux étranges gongfu pian (Dragon Tamers, Hand of death) précèdent le film programme des chefs-d’œuvre à venir, La Dernière Chevalerie, authentique chant du cygne de l’héroïsme martial qui met en place les principaux éléments constitutifs du système Woo.

Dès lors, faut-il s’étonner que l’auteur du Syndicat du Crime s’épanouisse presque exclusivement dans le cadre du néo-polar hongkongais (dit aussi heroic bloodshed) ? Est-il nécessaire de s’attarder sur son amitié tumultueuse avec le génial nabab du cinéma d’action Tsui Hark ? Ou bien faut-il encore fustiger le ballet lyrique et violent des armes qui ponctue chacun de ces films ? Rien de tout cela, puisque l’essentiel est dans le plan ; ni plus, ni moins. Dans ce qui traverse le film et semble le miner de l’intérieur, cette incessante réapparition des corps héroïques d’hier, cette sensation que les balles se perdent dans la masse du film, ses interstices.