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Sa maîtrise de la scénographie captive par sa simplicité même. Fixité des cadres, répétition des points de vue, décor minimal font de chaque plan une toile vierge immobile où Murnau joue des mouvements et déplacements, de l’obscurité et des éclats, des entrées et sorties de champ pour matérialiser sa vision. Précis, poignant et beau, chaque cadre se regarde pour lui seul et prend vie indépendamment de ses prédécesseurs et suiveurs. Les mouvements de caméra sont si rares qu’ils ne peuvent être considérés comme anodins, ou simplement répondre à une lubie du réalisateur. Il les emploie avec parcimonie et avec la pleine conscience de leur effet : le premier étant un travelling avant, mimant la vision subjective du vieux Faust lorsque son regard accroche la couverture du livre sacré, jusqu’à se troubler. Toute la suite des évènements est contenue dans ce plan car ce que cache cette couverture, c’est la formule magique appelant le seigneur des ténèbres. Or Faust, de rage et de colère devant son impuissance à venir en aide aux habitants de la ville décimés par une épidémie de peste, jette l’ouvrage dans le feu. Élément du diable par excellence, le feu provoque l’ouverture du livre dont les pages se feuillettent seules jusqu’à s’ouvrir en grand sur une incantation choisie, qui interpelle le vieil alchimiste. Il possède désormais le mode d’emploi pour faire appel au diable s’il le désire. Le second mouvement de caméra symbolise le voyage fantastique et lyrique de Faust et Méphisto au-dessus de la Terre. Véhiculés sur le manteau noir du diable, ils survolent forêts et montagnes, châteaux et mers dans un enchantement qui émerveille autant Faust que le spectateur. Lorsque le soleil perce l’épaisseur des nuages, leurs corps deviennent silhouettes, contours d’ombres chinoises (« figure » reprise plusieurs fois dans le film et ancrant Faust dans le mouvement expressionniste même s’il n’en est pas l’exemple-type). Une plongée vertigineuse puis un travelling vertical figurent leur descente vers le château, où a lieu le mariage de la duchesse de Parme et leur arrivée dans la grandeur des lieux, tel un prince des Mille et Une nuits.

S’il est un mouvement qu’il ne faut pas manquer dans Faust, c’est le tremblotant travelling arrière qui démarre lorsque Méphisto allume le lustre dans la chambre de la duchesse de Parme, lui imprimant un mouvement de balancier, et qui laisse deviner petit à petit la pièce en s’éloignant du lit. Le champ de la caméra qui s’élargit « rattrape » ainsi les deux amants qui entrent dans la chambre et se dirigent vers le lit sous cette lumière vacillante faisant planer au-dessus d’eux le spectre du temps qui passe. En effet aussitôt après, Méphisto prend Faust à part pour lui rappeler que le sablier a fini d’écouler ses grains, annonçant avec lui la fin de journée de leur pacte. Faust, interrompu sur le point de goûter enfin les plaisirs charnels de la vie, ne peut se résoudre à perdre sa jeunesse et ses charmes, il demande un délai supplémentaire à Méphisto.

Machiavéliquement ravi, le diable accepte à la condition que Faust devienne son esclave éternel dans l’au-delà. Une poignée de main suffit à sceller ce nouveau pacte. Et Faust retourne à ses occupations terrestres. Un autre travelling remarquable se situe bien plus en aval du film, lorsque la pauvre Marguerite, sur le point d’être emmenée par les soldats, appelle son amour Faust, à l’aide. Son cri, inaudible, emplit le champ de la caméra de son visage apeuré sur lequel vient se superposer un formidable travelling arrière représentant un vol au-dessus d’un paysage de forêts et montagnes. Puis, inversement, sur l’image fixe de Faust immobile, pensif, assis dans les nuages, vient se superposer un travelling avant du visage de Marguerite qui grossit, grossit dans l’image, jusqu’à venir « heurter » Faust en pensée, et le dépasser pour sortir du champ. Dans ce choc visuel et virtuel, toute l’évocation de la télépathie de l’amour, du lien indéfectible scellant les cœurs de deux êtres de chair. Un sursaut salvateur pour Faust et Marguerite. La manifestation d’un sentiment inconnu du diable, capable de briser un pacte signé par le sang : l’amour.