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L’AURORE
de Murnau
Par Axel CADIEUX


L’Aurore, réalisé en 1927 par Friedrich Wilhelm Murnau, est régulièrement considéré, à l’instar de Citizen Kane, comme le plus grand film de l’histoire du cinéma. Depuis près de 80 ans d’innombrables articles et analyses ont été écrits à son propos, de telle sorte que tenter de rédiger l’éloge du film de Murnau, ou encore d’en disséquer les mouvements pour comprendre sa puissance, apparaît désormais comme la plus insipide des banalités (cf. certaines analyses plus que contestables et stériles de Jean Douchet). Je m’attacherai donc ici à considérer L’Aurore avec beaucoup de subjectivité, et à laisser de côté les grandes références analytiques, didactiques par lesquelles il est de bon ton de bifurquer avant de se plonger dans l’écriture d’un énième papier sur le chef d’oeuvre de Murnau.

Contamination, luttes, contrastes et destruction. L’Aurore adhère avant tout à ces quatre tendances et c’est de leur combinaison, de l’utilisation de la destruction, que jaillit le génie de Murnau. Les panneaux initiaux annoncent une fable pétrie de figures, de situations et de sentiments universels. La campagne est bientôt investie par les citadins, en ces temps de vacances, et le malin de la modernité ne tarde pas à contaminer la pureté des âmes rurales. La dame de la ville, toute de noir vêtue, fait naître la tentation chez l’homme des champs et rompt rapidement l’équilibre de son couple, laissant la jeune et lumineuse gretchen aux mains de l’incompréhension candide. A l’intangible perfection picturale de chaque plan répond la caricature des personnages, réduits au rang de simples figures forgées dans le ciment et incapables de s’en émanciper. A la douceur de la campagne répond l’artificialité de la ville, au blanc répond le noir, à l’amour répond la tentation. A l’amour répond le meurtre. La destruction qui ne peut que succéder à la contamination. Puis sur la barque, sur le cours d’eau apaisé, apaisant, le corps du paysan se soulève et traîne les plombs de la culpabilité jusqu’à la gorge de la gretchen, avant de succomber face à deux yeux amoureux et meurtris. Les larmes investissent les cernes et la barque est frénétiquement dirigée vers la terre, seule valeur apte à rétablir la confiance que partagent encore les deux corps. Encore, et de nouveau. Par la destruction du cliché, par la lutte qui oppose les certitudes contradictoires de l’amant mais également la teneur des personnages, propulsés du rang de figures rigides à celui de corps imparfaits, faibles, sujets au doute et à la déraison. Ainsi, une faille est mise à jour dans la logique stérile de prédetermination des icônes et Murnau s’y engouffre, révélant une timide et puissante beauté qui ne cesse alors de faire vivre l’intimité des corps tout en les guidant vers l’universel. Les dichotomies sont transpercées, les amants retrouvés jouissent quelques instants de la ville et la collusion des oppositions, le contraste, produit alors la grandeur, qui résiste toujours près de huit décennies plus tard.