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PAPRIKA
de Satoshi Kon
Par Bill KELSO


SYNOPSIS : Dans le futur, un engin, la mini DC, permet aux psychiatres de soigner leurs patients en explorant leurs rêves. Jusqu’au jour où un ingénieur fou prend le contrôle de la machine à son propre compte... Un flic, une psy et un savant mènent l’enquête...


Jusqu’à Paprika, aucun des "anime" de Satoshi Kon n’étaient parvenus à pousser les portes de nos salles obscures. Insensé quand on connait le talent du bonhomme, et son importance dans le paysage cinématographique japonais (Millennium Actress, le plus beau film jamais consacré au cinéma). Comme si, au-delà de la Sainte Trinité de l’animation (Miyazaki, Oshii et Otomo), rien n’existait. Evénement de cette fin d’année, Paprika répare une injustice de plusieurs années. Décryptage de de ce film fou et insaisissable, synthèse décevante et pourtant dépassement de l’oeuvre de Kon.

Paprika émerge à un moment charnière de la carrière de Satoshi Kon. De son propre aveu, le film s’impose comme une synthèse de son oeuvre mais aussi comme son nécessaire dépassement, une propulsion vers autre chose. Voilà presque 10 ans que le cinéaste triture rêve et réalité, interroge leurs barrières respectives et la puissance de l’imaginaire, 10 ans que ses films vertigineux émeuvent et retournent. En apparence bâti de bric et de broc, constitué des chutes de ses prédécesseurs, Paprika est en réalité une mise à nue du système Kon qui convoque chaque moment de son oeuvre passée (Perfect Blue, Millennium Actress, Tokyo Godfathers et Paranoïa Agent), pour mieux les transcender dans le dernier quart d’heure. Impossible cependant d’évacuer une profusion de signes, une luxuriance visuelle qui tranche avec la ligne claire de ses autres films. Souvent roboratif, Paprika digresse et empile. Son impact légèrement déceptif n’est d’ailleurs pas sans rappeler La Jeune Fille de l’eau, autre déconstruction foisonnante et égotique (comme Shyamalan, Kon se cite abondamment) avant tout destinée à briser un continuum cinématographique. Sous ses dehors foutraques, Paprika a surtout de furieuses allures de point final.

L’ENTRE-MONDES

Comme la plupart des cinéastes "modernes", Satoshi Kon semble incapable de faire ce film-bilan, cet opus paresseux qui lui permettrait d’envisager la suite sereinement. Comme Mann, comme Hark, il ne s’apesantit jamais, ne pense qu’à la scène suivante, qu’au projet futur. Qu’importe ce plan-ci, puisqu’un autre arrive. L’image ? Elle a toujours une seconde d’avance, coure inlassablement après la suivante, comme Chiyoko après ses souvenirs (Millennium Actress). Se positionner à la marge, à la jonction, effacer le raccord et muer les frontières en vecteurs. Et accélérer encore. Plus que tout autre, Kon est le cinéaste de "l’Entre". De l’Entre-monde, de l’Entre-temps, de l’Entre-mouvement... Pour lui, aucune case, aucune strate, les portes sont grandes ouvertes et les univers poreux. Ce programme, le cinéaste l’applique depuis Perfect Blue, thriller paranoïaque en forme de chausse-trappe lynchien. Un coup d’essai à la virtuosité mal digérée, où l’héroïne et le spectateur perdaient pied, égarés entre rêve et réalité. Millenium Actress allait corriger le tir, délaissant 3 ans plus tard cet aspect ludique et manipulateur pour se concentrer uniquement sur le mouvement. Le film, ébouriffant, passait comme un souffle. Paprika réconcilie clairement ces deux lignes de force, associant structure labyrinthique (les repères sont pulvérisés) et rythme épique (les mélodies entêtantes d’Hirasawa y contribuent beaucoup). Une synthèse qui évoque Paranoïa Agent, oeuvre ambitieuse où Kon prenait le meilleur de ses précédents travaux tout en s’attaquant à la forme. En un sens, cette série préparait le palier suivant, celui justement franchi par Parpika...