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LE CINEMA DE FREDERICK WISEMAN
No comment
Par Derek WOOLFENDEN
Pour Anne R., grande admiratrice des films de Wiseman

« Esprit aigu, il s’irrite facilement, mais ne tarde pas à rire et à laisser les gens parler et agir à leur guise ; le spectacle de la sottise humaine le divertit. » (Description du personnage de Laudisi dans la pièce de théâtre de Luigi Pirandello, Chacun sa vérité).

Pourquoi réaliser un dossier sur un cinéaste déjà reconnu, mis à part la réponse évidente de la couverture promotionnelle et opportuniste d’une revue ou d’un autre support pour ce qui relève de l’ « événement » (lié aux rétrospectives actuelles du cinéaste à Beaubourg et à la Cinémathèque française de Bercy en partenariat) ? Pourquoi ? Parce que Wiseman est un artisan qui, non content d’une notoriété fulgurante, a préservé son artisanat par sa méthode (1) de travail, du tournage au montage (2), relevant de l’ « ascétisme (3) ». Cette notoriété est trop rare, presque inédite pour un cinéaste de son envergure ! Une double rétrospective de son œuvre est donc à saluer !



« En réalité, le problème est tout à fait simple. Les convictions libérales - la croyance en la possibilité d’une société régie par le droit, d’une justice égale pour tous, de droits fondamentaux, et l’idée d’une société libre - peuvent sans difficulté persister après qu’on a reconnu que les juges ne sont pas infaillibles et risquent de se tromper quant aux faits et que, dans la pratique, lors d’une affaire judiciaire, la justice absolue ne s’accomplit jamais intégralement. Mais il est difficile de continuer à croire en la possibilité d’un ordre régi par le droit, en la justice et en la liberté, dès lors qu’on souscrit à une épistémologie qui enseigne qu’il n’y a pas de faits objectifs, non seulement dans telle affaire particulière mais dans n’importe quelle autre, et que le juge ne saurait avoir commis d’erreur quant aux faits puisque, à leur endroit, il ne peut pas plus se tromper qu’il ne peut avoir raison » (Karl R.Popper, Des sources de la connaissance et de l’ignorance).

D’une manière générale, et à première vue, on peut distinguer deux aspects distinctifs chez Frederick Wiseman.
Premier aspect : son œuvre est un véritable inventaire de secteurs et milieux sociaux américains, toutes classes confondues, une véritable Bible humaine vivante. Autrement dit, un témoignage unique entre anthropologie, pour ses thèmes et motifs, et entomologie dans la manière précise et obsessionnelle qu’il a de filmer. Enfin, une référence sociologique (4) et un réservoir d’idées pour les cinéastes de fiction, voulant s’affranchir de milieux sociaux bien définis et délimités, pour leurs films. Deuxième aspect, et non des moindres, un génie manipulateur et perfectionniste qui, grâce au montage, explore son sujet à même la pellicule, revisitant « l’aventure intérieure » de ce qu’il a vu ou perçu lors du tournage.

« Peut-être que je suis un naïf perdu... En fait la question, pour moi, est toujours la même (et en un sens je ne fais qu’un seul film, plus long que les autres). La question, c’est la correspondance ou l’écart entre l’idéologie, la mythologie et la réalité... Il y a une distance entre l’Histoire des Etats-Unis telle qu’on la lit dans les universités et la réalité. » (Entretien avec Fred Wiseman, Cahiers du Cinéma n° 303)