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NORMAN MC LAREN
Arpenteur de l’imaginaire en mouvement
Par Emilie PADELLEC

Si Norman McLaren était le capitaine d’une arche, on l’imaginerait volontiers à la tête d’une volière bigarrée et criarde : merles, alouettes, poulettes grises et perdrix (1) se crêpant la crête, entre trois cabrioles. Face à ce public de gallinacés, celui qui est devenu, de 1933 à 1983, le maître incontesté ès animation expérimentale, agiterait alors plumes et pinceaux en guise de baguette (magique), tout en bravant les vagues déchaînées d’un océan de pellicules et de virgules colorées bruissant aux alentours. Bien qu’onirique, ce scénario n’est peut-être pas si décousu de sens, si l’on tente de visualiser au travail le créateur de génie que fut Norman McLaren, homme sans caméra mais non moins grand cinéaste fourmillant d’inventivité.
Si l’œuvre iconoclaste et multiple de l’animateur mi-Ecossais mi-Canadien (d’adoption), était encore dans l’ombre récemment, elle est aujourd’hui plus que jamais incontournable. En effet, non seulement le Centre Pompidou lui a consacré à Paris une rétrospective intégrale du 15 novembre au 4 décembre dernier, mais l’Office National du film du Canada vient d’éditer un coffret DVD contenant près de 130 documents vidéo et audio, dont 58 films remastérisés pour l’occasion.



PARADE SAUVAGE

Dans l’une de ses Illuminations, Arthur Rimbaud finit par avouer que lui seul a « la clef de cette parade sauvage ». Or, au fur et à mesure que l’on se nourrit de l’univers de McLaren, cette notion de « parade sauvage » nous revient étrangement à la mémoire. Mais, si l’on se rappelle également de la notion de « correspondances », très prégnante dans l’univers rimbaldien, l’association entre les deux hommes ne paraît peutêtre pas si vaine. « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu » : ainsi commençait le sonnet intitulé Voyelles. De son côté, voici ci-après comment débute Stars and Stripes, l’un des premiers films d’’animation pure’ que Norman McLaren tourna en 1940, peu de temps après son arrivée sur le sol américain. Au titre original (2) imprimé à l’écran en lettres noires sur fond bleu s’ajoute la traduction en sept langues de ce même titre, d’Etoiles et bandes à Sterren en Strepen, du français au néerlandais. Sur un air de marche dont le patriotisme se teinte d’ironie, les mythiques étoiles et bandes made in U.S se décomposent alors pour former un ballet guerrier plutôt funeste, comme préfigurant l’entrée en guerre des Etats-Unis. Très tôt conscient que le modèle nord-américain n’était pas représentatif de la culture mondiale, Norman McLaren fut de plus fortement attiré par les cultures du monde. Un attrait rejoignant sans doute son goût pour les pictogrammes, comme l’illustre sa participation au film ludique et poétique Korean Alphabet (réalisé par Kim In-tae) (1967). Dans les années cinquante, il se rendit même en Chine puis en Inde,afin de participer à des projets d’éducation à l’image chapotés par l’UNESCO. Si McLaren opta très souvent pour des génériques multilingues (et multicolores), n’était-ce pas alors pour appuyer le pouvoir de ses films d’animation à transcender toute frontière linguistique ou culturelle, tout en soulignant l’importance de l’universalité de leurs signes mi-abstraits mi figuratifs ?
L’un des bijoux Mclareniens pouvant illustrant cette dualité abstraction VS. figuration demeure Blinkity Blank, film ayant reçu la Palme d’Or du court métrage à Cannes en 1955. Au cours même de la création de ce film, Norman s’éloigna en effet d’une esthétique abstraite pour en revenir à des motifs plus figuratifs, plus familiers. La pellicule noire gravée et coloriée à la main de Blinkity Blank accueille ainsi les corps à corps (ou becs à becs) endiablés de volatiles ayant d’abord pris les traits de tracés plus ‘primitifs’. Film emblématique de l’extrême harmonie que McLaren savait créer entre rythme visuel et rythme sonore, il nous démontre avant tout l’importance essentielle du mouvement dans l’œuvre de cet arpenteur passionné de « l’échelle mobile de l’animation ».(3)