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THE GOLDEN DOOR
d’Emmanuel Crialese
Par Marc LEPOIVRE

SYNOPSIS : Début du XXème siècle. Dans un coin perdu de la campagne sicilienne, vit une famille de paysans qui s’échinent sur le même lopin de terre depuis des générations. Ils mènent une existence en harmonie avec la nature et cohabitent avec les esprits de leurs défunts. La monotonie de leur vie quotidienne est interrompue par des récits du Nouveau Monde, de leurs habitants, et des innombrables richesses de cet Eden... Salvatore décide de vendre tout ses biens : sa terre, sa maison, son bétail pour partir avec ses enfants et sa mère âgée mener une vie meilleure de l’autre côté de l’océan. Mais pour devenir citoyen du Nouveau Monde, il faut mourir et renaître un peu. Il faut abandonner les traditions séculaires et les vieilles croyances de sa terre, il faut être sain de corps et d’esprit savoir obéir et jurer fidélité si l’on veut franchir "La Porte d’Or"...



Quatre ans après le succés de Respiro, Emmanuel Crialese revient avec The golden door, beau film ambitieux, qui confirme la tendance de l’auteur à viser un réalisme magique au cinéma.

Moins solaire, plus austère que Respiro, The golden door s’empare du sujet de l’émigration sicilienne massive en Amérique au début du XXe siècle. Population de paysans pour la plupart très pauvres qui pensent trouver en Amerique, vue et fantasmée comme la terre promise, un moyen de faire fortune. Soit la famille Mancuso : Salvatore, pére veuf, qui avec ses deux fils, Angelo et Pietro, et sa mère Fortunata, vieille dame à forte tête, abandonne tout pour embarquer vers le nouveau monde.

De ce sujet social et historique, Crialese, qui s’est pourtant scrupuleusement documenté, ne cherche pas à faire une fresque historique réaliste mais traite cette histoire en fonction de sa charge mythique, archaïque et poétique. Ainsi, plus radical encore que dans son précédent film, il n’hésite pas a sacrifier le plan strict du récit pour mettre en scène de purs moments d’ambiance, très sensoriels, avec un travail très soigné de la bande son (en langage deleuzien, on dirait qu’il crée des opsignes et des sonsignes, images optiques et sonores pures). Parfois, au détriment du réalisme pour chercher quelque chose d’hypnotique ou d’envoûtant. Pensons à la scène de la tempête, fort peu réaliste aux yeux d’un certain canon de la mimesis au cinéma, mais traitée plutôt comme un mouvement chorégraphique, hiératique et lent.

Une famille de paysans donc c’est à dire des gens attachés à leur terre. Ce lien fort a la terre, Crialese le montre souvent : la pierre que le père et le fils ont dans la bouche au début du film lorsqu’ils gravissent la montagne, le père qui dort recouvert de terre. Crialese est un cinéaste tellurique (d’où le choix du scope). Et il nous dépeint la Sicile comme un lieu âpre, qui déteint sur ses habitants, rugueux et fort peu loquaces. Comme la famille de Respiro, la famille de Golden door est à la fois emblématique de la communauté et en même temps différente, un peu anormale, atypique. Différence renforcée par la rencontre avec une voyageuse anglaise, jouée par Charlotte Gainsbourg, véritable corps étranger greffé sur le corps du film. Au fond, ce grand voyage, véritable saut dans l’inconnu, Crialese le filme littéralement comme la déchirure du lien avec cette terre, la fracture de la communauté ; et c’est la saisissante image du départ en bateau, véritable idée de cinéma digne du lancer de l’os de Kubrik : un plan de foule filmé en plongée confond d’abord les partants et ceux qui restent, mais le départ du bateau forme une coupure à l’image marquant une séparation irrémédiable entre les deux parties. Bravo Crialese ! seul le cinéma pouvait exprimer cette idée là.