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SOMBRE
A la surface des ténèbres,
dans les profondeurs
du cinéma
Par Julien ACHEMCHAME

« Quelque chose du fond remonte à la surface, y monte sans prendre forme, s’insinue plutôt entre les formes, existence autonome sans visage, base informelle. Ce fond en tant qu’il est maintenant à la surface s’appelle le profond, le sans-fond. »

Gilles DELEUZE, Différence et répétition



La citation filmique, pour beaucoup d’observateurs du cinéma, définit en grande partie l’orientation du cinéma contemporain. On classe facilement et sans appel, dès que l’on rencontre dans un film une quelconque citation, l’œuvre dans la catégorie fourre-tout de la « post-modernité. » Mais ces analyses passent à côté de l’essentiel : celui de la singularité de la citation elle-même, ce riche dialogue à distance, dans le temps et l’espace, entre deux images cinématographiques. L’image ressurgit du passé, se ré-actualise, dans une autre œuvre et littéralement revit grâce à elle. Comme on parle pour l’œuvre cinématographique de corps filmique, la citation est une véritable « greffe. » Et à ce titre, elle demande toute l’attention des yeux chirurgiens de l’analyste.

Parler de « greffe », ou de citation, pour un film comme Sombre (1998) semble un pari à la fois risqué et facile : autrement dit, paradoxal. Le film du cinéaste français Philippe Grandrieux ne cite pas consciemment d’autres films ou d’autres images que l’on pourrait reconnaître telles quelles, son but est plutôt de faire ressurgir des formes, dans un ensemble qui serait de l’ordre de la mosaïque. Pas de psychologie, pas de situation narrative précise, simplement des formes : des enchevêtrements de lignes formant des figures. Le cinéma précieux de Grandrieux est tactile, il engage le corps du spectateur dans son ensemble. Mais alors comment reconnaître les sources, l’origine possible des « greffons » ? Tout simplement en faisant comme son cinéma nous le suggère : en nous fiant à nos sensations, celles de nos yeux plongés dans l’obscurité de la salle de cinéma. Finalement, en étant nous-même à cet instant précis, c’est-à-dire des spectateurs. Car voilà le paradoxe de Sombre, il s’adresse à nous en tant que spectateur de Cinéma, art qui, est-il encore besoin de le rappeler, a déjà plus de cent ans. Il est donc forcé que l’œil, plongé dans l’obscurité lumineuse perpétuelle, essaye de reconnaître des formes qu’ils auraient pu déjà apercevoir au hasard de ses rencontres cinématographiques.