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AZUL OSCURO
CASI NEGRO

de Daniel Sanchez Arévalo
Par Emilie PADELLEC

La langue inuit posséderait une dizaine de mots pour parler de la neige. Rien à voir avec AzulOscuroCasiNegro, me direz-vous... Pourtant, on aimerait parfois en faire autant. Inventer d’autres termes pour coller au plus près de la réalité. Pour effleurer plus intimement certains contours, certaines émotions ou couleurs. Le titre du premier long métrage de Daniel Sànchez Arévalo nous fait cette promesse. BleuNuitPresqueNoir. Le bleu du ciel à peine obscurci par la nuit tombante. Cet « azul » là, c’est un azur en demi-teintes. L’horizon capté dans un entre-deux incertain, entre jour et obscurité. Comme l’avenir de ceux dans la fleur de l’âge, un futur d’autant plus incertain s’ils ne sont pas nés dans un milieu doré.
Fils d’un concierge devenu quasi paraplégique 7 ans plus tôt, Jorge est de ceux-là. Sa Maîtrise en gestion en poche, malgré sa rage d’y arriver et toute l’intégrité du monde, il va pourtant vite se rendre compte que gravir l’échelle sociale n’est pas si facile. Bien pire, le costard chic n’y fera finalement rien...
Entre rires et larmes, prison, parloirs et petits coins de paradis, Jorge et son frère Antonio, mais aussi ’sus amigos’ : Paula, Natalia et Israël, vont tous, chacun à leur manière, traverser les aléas d’un étonnant ‘péril jeune’ aux couleurs madrilènes.



JORGE OU LES CHATEAUX EN ESPAGNE ?

Adolescent, Jorge rêve d’une seule chose : ne pas régler ses pas sur le pas de son père. Surtout quand ce dernier passe son temps à monter et descendre les étages de leur immeuble, les poubelles de leurs voisins à la main. Concierge de père en fils... Un destin peu glorieux qu’on ne choisit sans doute pas. Du moins, Jorge refuse très tôt de suivre cette voie toute balayée.

Aussi, un soir, il prend la poudre d’escampette. Dans son dos, une poubelle en feu. Son père à ses basques, à bout de souffle, Jorge se démasque. Le face à face a lieu dans une ruelle minable ; un mur graffé sépare le père et le fils. Le double aveu de Jorge - sa honte de perpétrer le métier du paternel et son besoin viscéral de fuir - est fatal. Foudroyé d’une attaque cérébrale, ’el padre’ tombe à terre. Aussitôt née, la révolte de Jorge meurt dans l’œuf. Revenu de l’autre côté du mur, le voilà en effet à genoux aux pieds de son père (double posture de honte et de capitulation), et bientôt, pieds et poings liés à son service. A noter dès cette scène d’ouverture : la très réussie mise en musique, créée par Pascal Gaigne [1].

Ellipse. Sept ans s’écoulent. En off, le bruit saccadé des roues d’une poubelle scande le montage cut des plans du même immeuble. Tout a changé. Rien n’a changé. Jorge vit toujours avec son père, mais multiplie les fonctions : concierge, étudiant, et surtout, rééducateur et aide à domicile de ce vieil homme-légume qui n’a plus toute sa tête. La relation père-fils est mis en scène avec justesse, entre âpreté des mots ("¡Coño !", "¡Joder !",etc) et tendresse des gestes. Idée touchante que celle des post-its parsemés dans tout l’appartement, pour rappeler à Andrés qu’une table se dit "table", et que le gamin sur la photo-là, c’est "Jorge", son fils...
Ce fils, qui à peine diplômé, se lance tête baissée dans la recherche d’un emploi à la hauteur de son ambition. Selon Jorge, ce sésame gagné à la sueur de son front doit enfin le sortir de ce bourbier existentiel. En nous pourtant, le doute s’installe. Ne s’inventerait-il pas de faux rêves de réussite sous prétexte de lutter contre l’injustice sociale, cette mauvaise étoile qui l’obsède et qui guide jusqu’à son comportement amoureux ?