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BUG
de William Friedkin
Par Bill KELSO

SYNOPSIS : Agnès est une femme esseulée, alcoolique, qui vit dans la terreur du retour de son ex, un taulard violent et barraqué. Jusqu’au jour où un jeune homme, Peter, surgit dans sa vie. Bien vite, Agnès s’éprend de lui. Mais le comportement de Peter va prendre un tour inquiétant : persuadé d’être victime d’un vaste complot, il voit la menace partout et traque d’invisibles insectes. Agnès va elle aussi céder à la paranoïa...



Que le premier gros choc cinématographique de cette année soit signé de ce vieux briscard de Friedkin ne surprendra que ses fossoyeurs. A l’heure où les 70’s font recette, alors que nombre de jeunes cinéastes s’en réclament, martelant, telle une caution, leur allégeance prophylactique, assister à la résurgence d’un de leurs modèles n’est que justice. Résurrection ? Voir... En 2003, personne, ou presque, n’avait salué Traqué à sa juste valeur, négligeant l’actioner américain le plus théorique depuis Die Hard 3. Le réveil du cinéaste américain s’y dessinait pourtant, comme si sa puissance visuelle, l’essence de son style, se régénérait de l’intérieur. Bug confirme ce regain, asseyant encore la singularité d’un cinéaste plus indépendant que jamais. Ne craignons pas, même, d’y voir l’une de ses plus brillantes démonstration de force, un huis-clos d’une maîtrise ravageuse qui estomaque autant qu’il désarçonne. La carcasse du maître bouge encore.


ESPACE MENTAL

La caméra, embarquée dans un hélicoptère, surplombe une immense plaine cadrée large. Elle plane quelques temps, puis zoome sur un motel, zoome encore, toujours plus prêt, au point, presque, de nous déposer à sa porte. Bienvenue en enfer. Cette introduction en convoque une autre, tout aussi discursive, qui ouvrait le Shining de Kubrick. In fine, elles introduisent d’ailleurs le même propos : ceci sera une expérience en vase-clos, l’étude minutieuse d’un microcosme et d’humains qui s’y débattent. La parenté de Bug avec le chef d’œuvre de Kubrick ira d’ailleurs croissante, en dépit du Rubicon esthétique qui les séparent. Comme Shining, le film de Friedkin dérape, joue quelque temps au drame de mœurs, puis part en piquée, boosté par un puissant mouvement dramatique, pour se crasher dans la plus radicale insanité. Agnès et Peter ? De simples cobayes frappés de paranoïa aiguë. Leur cage ? Un appartement défraîchi, sorte d’Overlook miniature qu’ils vampirisent peu à peu. Le processus ? Un espace physique qui devient mental. L’expérience peut commencer...

Passons sur la dimension politique du film, évidente en l’occurrence : le motel figure l’Amérique, la parano galopante celle du pays et les bugs, naturellement invisibles, les fameuses armes de destruction massive. Une lecture stimulante, mais secondaire. Avant d’être pamphlet politique, allégorie géostratégique, Bug traque la paranoïa et ses effets. Soit un phénomène viral qui se transmet par voies sexuelle (la scène d’amour sert de pivot) avant d’aliéner corps et esprit de manière irrémédiable. Centrale, cette idée de contamination -du mal, de la folie, de la maladie- obsède Friedkin depuis ses débuts. Elle était au cœur de La Chasse (1980), plongée dans le milieu gay et anticipation de l’épidémie de SIDA. Elle meurtissait Popeye dans French Connection (1972), brouillant sa conception du bien et du mal. Elle rabotait, dans Traqué, les repères d’un vétéran dévoré par son animalité (la nature y phagocytait la civilisation). Plus que le mal, plus que ses frontières, c’est donc sa propagation insidieuse qui, comme Cronenberg, fascine Friedkin. Loin de déroger à cette règle, Bug la systématise : l’infection galopante y dépasse les corps, gangrène l’environnement, altère la réalité et sa perception, la vérité de la représentation (on pense souvent à K. Dick). Là-dessus vient se plaquer une mise en scène immersive (plongées extêmes, caméra portée) doublée d’un savant quadrillage de l’espace qui relie, de manière expressionniste, protagonistes et espace tridimensionnel. Le message de Friedkin est clair : les yeux des paranoïaques seront les nôtres.