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JOHANNA VAUDE
Le cinéma fusionnel
Entretien réalisé par Raphaël BASSAN en février 2007

Remarquée dans des projections associatives ou à la Cinémathèque française dès la fin des années 90, Johanna Vaude fait partie de cette génération de jeunes cinéastes qui ont, alors, repositionné le cinéma expérimental dans la sphère de l’art. Après la grande effervescence des années 70, ce cinéma avait pratiquement disparu en France en tant que pratique artistique de groupe. L’art vidéo puis, plus brièvement, l’art infographique, l’avait remplacé dans cet espace. Certes, il y avait des cinéastes isolés et des coopératives, des festivals même, mais sans aucune commune mesure avec ce qui se passe à la fin des années 90 où de très nombreux groupes de cinéastes, de diffuseurs et de laboratoires indépendants se créent. Étudiante de Stéphane Marti à Saint-Charles, dans le fameux département fondé jadis par Dominique Noguez, Johanna Vaude connaît une reconnaissance immédiate grâce à la séduction propre de ses films au montage rapide ainsi que son aisance à pratiquer, dès le début, l’hybridation des formes et des supports. Situé entre le panthéisme d’un Stan Brakhage, l’abstraction graphique par peinture directe sur pellicule, le cinéma du found footage (depuis Totalité, 1999), le cinéma de Johanna Vaude, sans réelle ascendance, est apte à fusionner avec toutes les innovations au niveau des outils de prises de vue ou de reproduction d’images, et se fond avec divers courants d’arts visuels. Elle met son cinéma au service de l’inconscient personnel (L’Œil sauvage), collectif (Notre Icare), ou encore de l’"inconscient" de la matière qu’elle pénètre et reconfigure en grands flux pulsionnels de formes et de couleurs (Exploration).

Après des débuts uniquement préoccupés par la création, la cinéaste s’arrête presque de tourner entre 2002 et 2005 afin de réfléchir sur son parcours et d’en théoriser les étapes. Elle soutient, en 2005, un DEA sur l’hybridation. Elle y distingue les films de greffe qui regroupent, sur le rendu d’une même œuvre, des éléments provenant de sources hétérogènes (vidéo, numérique, argentique) et cohabitent sans se nuire ou s’opposer, les films de fusion qui mélangent tous les supports sans les distinguer (photos, mini-DV, 16 millimètres, Super 8), et dont le mixage se décline sous la forme d’un matériau composite dont on ne peut plus repérer les sources premières comme le film qu’elle réalise en 2006 : De L’Amort. Elle distingue, en dernier, les films dits héréditaires, œuvres conçues uniquement en numérique, mais qui gardent, en creux, comme une trace génétique des pratiques propres au cinéma expérimental (argentique) : recyclage, intervention sur l’image, grattage, flicker, utilisation de found footage : le fameux Empire d’Edouard Sallier (2005) diffusé dans de nombreux festivals relève de cette catégorie.

La Cinémathèque a rendu un hommage à Johanna Vaude le 8 mars, tandis que l’éditeur Lowave édite sur DVD une sélection de ses films : Hybride, et que le festival de Pantin a séléctionné l’un de ses films cette année : De l’amort. Une occasion pour Objectfi Cinéma de revenir sur les dix ans du parcours de cette jeune plasticienne de l’image qui fait rebond sur des questions importantes qui se posent à un cinéma expérimental en pleine mutation.



Objectif cinéma : Au début vous pratiquiez les arts plastiques, avez-vous commencé à filmer après avoir suivi des cours, ou avant ?

Johanna Vaude : À l’origine, je filmais en vidéo. Quand je suis arrivée, en 1995, en Arts plastiques, à Saint-Charles, j’étais attirée par toutes les pratiques, et j’ai notamment découvert l’argentique, la pellicule. J’avais choisi les cours de cinéma expérimental dispensés par Stéphane Marti, sans savoir ce que c’était, car je voulais avoir une option dans cette discipline. La découverte de ce nouvel art m’est apparue tout de suite comme une évidence. Les travaux pratiques étaient doublés de cours théoriques et de projections. Au détour d’une séance, j’ai vu qu’on pouvait peindre sur pellicule : des potentialités plastiques inouïes s’ouvraient devant moi. Dès mon plus jeune âge, j’aimais tout ce qui était artistique : je peignais, j’écrivais de la prose, je faisais de la photo, de la musique. J’ai continué, avec plus ou moins de constance, ne serait-ce que pour maîtriser toute la chaîne créatrice de mes films, à poursuivre la plupart de ces activités. Le cinéma, l’image en mouvement, est un syncrétisme, un aboutissement de ces pratiques. Ce n’est pas tant le contenu de l’enseignement qui m’a marqué, mais la liberté que je pouvais acquérir en tant qu’artiste.