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LA FEMME DES SABLES
de Hiroshi Teshigahara
Par Sophie HAUBOIS

SYNOPSIS : Un homme marche sur une étendue de sable. Il porte un filet à papillons et un appareil photo en bandoulière. Il s’arrête pour se reposer et se fait aborder par un groupe d’hommes qui lui proposent de passer la nuit dans leur village. L’homme est escorté jusqu’à une fosse creusée dans le sable au fond de laquelle une femme l’accueille. Dans l’obscurité de sa maison à demi ensevelie par le sable, elle lui offre l’hospitalité. Au cours de la nuit, la femme ramasse des pelletées de sable que les hommes du village remontent via un treuil. Au réveil, le lendemain, l’échelle permettant d’accéder à la fosse a disparu. L’homme a été fait prisonnier par la femme.



La première question qui se pose est : comment, pourquoi cette femme vit dans cette maison dont tout un pan a été enseveli sous le sable ? Pourquoi s’obstine-t-elle ? Pourquoi les villageois confortent-ils cette situation qui la voue à l’isolement ? Proposition de départ un rien mystérieuse... Cependant très vite, il apparaît que ce n’est pas la réponse à cette énigme qui intéresse le réalisateur japonais Hiroshi Teshigahara mais le développement cinématographique pouvant être construit à partir de la rencontre initiale. Si ce huis-clos inédit commence de façon originale, inattendue, intrigante et relève pourtant d’une simplicité déroutante, il ne s’agit pourtant de rien d’autre que du face-à-face d’un homme et d’une femme, dans l’intimité desquels s’immisce l’élément « sable ».

Instituteur désireux de s’affranchir de la paperasserie administrative, l’homme est venu jouer les entomologistes amateurs dans ce coin de désert. La mer n’est pas loin. En atteste l’ossature d’une barque de bois échouée, ancrée dans le sable. Armé de la panoplie de l’explorateur occasionnel (chapeau et gilet de baroudeur, appareil photo, filet à papillons, abécédaire des insectes...), l’homme s’est mis en quête d’un insecte particulier, vivant parmi cette étendue de sable. A défaut de le trouver, il va y rencontrer un specimen d’une autre espèce, prisonnier des sables : la femme. Sa soif de liberté initiale, une fois passé le premier effet de surprise et de découverte, se retrouve entravée par l’impossibilité de remonter de cette fosse sablonneuse où on lui a tendu un piège. L’homme réagit à la fois de façon animale et enfantine, se débattant dans le vide. Aveuglé par la colère, il va tenter toutes sortes de ridicules évasions irréfléchies qui échoueront et commence par ligoter la femme en lui faisant valoir que « l’homme n’est pas un chien qu’on peut attacher à une chaîne ». L’immobilité à laquelle il l’a condamne ainsi n’a aucune raison d’être dans ce lieu qui est avant tout sa prison à elle. Une prison peut-être voulue, choisie, voire chérie en mémoire de son mari et de sa fille qui y ont été ensevelis vivants, mais une prison qui sera, à leur instar, son tombeau.

Aussi contrasté que la pellicule, aussi alterné que les gros plans avec les profondeurs de champs, le caractère tranquille de la jeune femme, pleine de sagesse et de détermination silencieuse, arrive en contrepoint de cette révolte grotesque. Quand lui, excédé, passe son temps à éliminer les grains de sable qui colle à sa peau moite, elle, se laisse recouvrir et préfère la nudité pendant son sommeil, expliquant que le sable qui s’immisce dans les étoffes irrite la peau. L’éternité de son combat contre le sable, nuit après nuit, seau après seau, dans l’isolement et la solitude fait néanmoins douter de la santé de son esprit, à moins que ce ne soit de sa véritable existence... ne serait-elle pas le mirage né d’un coup de chaleur ? A force d’errer au hasard de cette immensité désertique, l’imagination de l’homme aurait pu s’échauffer, s’emballer... Les images qui se forment lors de son sommeil dans la maison de sable portent à confusion : des lignes sinueuses comme autant de rides de sable, sans début ni fin, se superposent au visage d’une femme indéfinie... faisant dériver le film aux frontières du surréalisme. Malgré ces virées visuelles dans un univers moins pragmatique, c’est bien aux difficultés et aux divers stades d’une relation homme-femme en train de se nouer, sur laquelle s’attarde Teshigahara. Une proximité incluant inévitablement l’attraction sexuelle et où là encore, le sable sert de référence : une coulée sur l’un des versants de la fosse, rendue blanche par le noir et blanc de la pellicule, symbolise clairement la jouissance masculine de l’homme.