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ABDERRAHMANE SISSAKO
A propos et au-delà de Bamako...
Entretien réalisé
par Philippe Chapuis

SYNOPSIS : Melé est chanteuse dans un bar, son mari Chaka est sans travail, leur couple se déchire. Dans la cour de la maison qu’ils partagent avec d’autres familles, un tribunal a été installé. Des représentants de la société civile arficaine ont engagé une procédure judiciaire contre la Banque mondiale et le FMI qu’ils jugent responsable du drame qui secoue l’Afrique. Entre plaidoirie et témoignages, la vie continue dans la cour. Chaka semble indifférent à cette volonté inédite de l’Afrique de réclamer ses droits...



Objectif Cinéma : J’aimerais commencer par l’idée du procès qui me semble très cinématographique car un procès c’est déjà en soi une mise en scène du pouvoir...

Abderrahmane Sissako : J’ai grandi dans la cour où se déroule le procès mais au-delà de l’anecdote, elle est associée dans mes souvenirs aux nombreuses discussions politiques que j’y ai entendu, discussions que mes frères avaient avec mon père, ou des amis de mon père, à l’époque où j’étais lycéen.
Des moments de réflexion sur le devenir du continent. Pourquoi en sommes-nous là ? Ce sont des questions qui ont baigné mon enfance... Et je crois que quand j’ai commencé à faire du cinéma c’était pour essayer d’interroger la réalité qui nous entoure et de porter de telles questions à l’écran.
Je me suis rendu compte, après coup, qu’avec Bamako, je souhaitais porter des questions beaucoup plus importantes que ce que j’avais fait jusqu’ici dans le cinéma, c’est-à-dire un cinéma qui s’approche de l’autobiographie en mêlant une quête sur soi-même et une réflexion sur l’exil.
J’ai eu le sentiment net en terminant En attendant le bonheur, que j’avais épuisé une veine commencée avec Octobre.
Je me suis dit après ce dernier film qu’il fallait que je “ passe à autre chose ”, pas dans la forme, mais dans le sujet. Vivant à Paris, j’ai décidé que je ferais un film sur l’Afrique mais de l’intérieur, car tout ne peut pas s’écrire depuis Paris. Le risque de l’exil pour un artiste, c’est d’en venir à faire un “ cinéma par correspondance ”. Je suis parti au Mali et j’ai pris conscience du fait que j’appartenais aussi à un univers qui s’exprime très peu et que j’avais la chance, moi, de pouvoir faire des films. Et cela devait peser dans mes choix et déterminer le sujet et son urgence aussi.
Je suis allé petit à petit vers l’idée de Bamako avec un élément déclencheur qui fut une discussion que j’ai eu avec Aminata Traoré - elle disait qu’il faudrait qu’il y ait un procès pour faire comprendre au monde cette situation et elle ajoutait elle-même tout de suite “ mais je sais que c’est impossible ”. Ce côté très désespéré m’a fait réfléchir et assez vite je me suis décidé.
Je me suis dit que ce procès, il suffisait de l’inventer. L’artiste a précisément la liberté d’inventer ce qui ne peut pas exister. Très vite, sans trop réfléchir, j’ai vu le procès dans cette cour de mon enfance. C’est sans doute lié à ces discussions qu’on avait quand j’étais petit, dans cette cour-là, avec mon père.

Objectif Cinéma : Votre père a exercé des fonctions politiques ? Était-il militant ?

Abderrahmane Sissako : Pas du tout. Il s’intéressait à la politique, mais il trouvait que la politique n’était pas une chose à laquelle il fallait s’adonner... en tous cas pas dans nos pays, tels qu’ils étaient à l’époque...