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SALO
La transgression du corps cinématographique
Par Aline CHASSANG
et Julien ACHEMCHAME

Librement adapté de l’œuvre du marquis de Sade, Salo ou les 120 journées de Sodome, réalisé en 1975 par Pier Paolo Pasolini, une véritable expérience des limites de l’humain. Le cinéaste italien, s’aventurant là où peu de penseurs sont allés avant lui et depuis (1), signe avec son dernier film, une œuvre radicale, viscérale, insoutenable, littéralement horrible. Il est question de souffrances, de douleurs, de soumission et d’ « inhumanité. » Jusqu’où peut-on soumettre le corps humain à la toute-puissance du pulsionnel, par-delà toute notion de repères entre le Bien et le Mal ? s’interroge Pasolini.



L’insupportable représentation : la transgression des tabous

Pour Freud, l’établissement de toute société humaine est basé sur la notion de culpabilité vis-à-vis du meurtre du Père. De là, découlent les tabous fondamentaux : celui de l’inceste et du meurtre. Dans la République de Salo, imaginé par Pasolini à partir de Sade, aucun sentiment de culpabilité n’existe. Le cinéaste choisit le moment de la fin du fascisme en Italie pour établir les bases spatio-temporelles mais aussi socio-culturelles de sa fiction. Micro-société vouée à un anéantissement imminent, la République de Salo ne connaît pas l’interdit car elle se sait condamnée à périr. Il n’y a donc aucun tabou pour elle. De même qu’il n’existe pas de morale. Faut-il représenter l’horreur ? Faut-il montrer ce qui est tabou ? Le cinéaste semble répondre par l’affirmatif. Dans son film, la sodomie, l’homosexualité, la masturbation, le travestissement, l’orgie, le voyeurisme sont magnifiés ; le sadisme, le masochisme, l’inceste, la pédophilie, la torture, la coprophagie, le meurtre, le matricide sont glorifiés. Tous ces tabous de notre société composent les lois, les us et les coutumes quotidiens dans la société imaginée par Pasolini. Plus profondément que cela, ils fondent l’identité même de cette nouvelle société qui s’établit devant notre regard sidéré. Remettant violemment en cause notre conception fondamentale des règles qui régissent notre quotidien avec autrui, Salo balaye deux millénaires de culture judéo-chrétienne et atteint au plus profond chaque individu composant nos sociétés contemporaines issues de cette culture. C’est pourquoi le film se présente comme une expérience quasi physique pour le sujet qui le regarde. L’œuvre de Pasolini montre, dans toute la force crue des images cinématographiques, pseudo-réel temporaire qui se substitut au visible, ce que la société nous a fait refouler dans notre inconscient. Toutes les productions culturelles au sein de la société ont pour but de détourner les pulsions, de les sublimer. La société a exigé ce refoulement pour s’établir et perdurer. Mais les fascistes de Salo sont sur leur déclin, ils n’ont pas à assurer leur survie, ni à transmettre leurs valeurs au-delà d’eux-mêmes. Ils sont la totalité d’un monde tyrannique qui n’a pas d’autre but ou extension qu’eux-mêmes, l’assouvissement de leurs moindres désirs. Par la violence transgressive des ses images, le film de Pasolini nous met brutalement face à nos pulsions archaïques intimes et met métaphoriquement en scène le « retour du refoulé. » Face à cela, chaque spectateur réagit avec brutalité, atteint par delà l’intimité de sa chair. Pris de vomissements ou quittant précipitamment la salle pour fuir l’inacceptable horreur, le spectateur est atteint dans la profondeur de son être social, dans les fondements de son humanité même.