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CHANTAL AKERMAN
Entre deux p’tits tours
Entretien réalisé
en avril 2007
à Paris
Par Nicole GABRIEL

Entre les deux devoirs électoraux, j’ai rendu visite à Chantal Akerman dans un coin de Paris qui ressemble à celui où Juliette Binoche échange son appart contre Un divan à New York. D’ailleurs, elle (C.A.) en revient, de New York. Elle doit prendre demain le Thalys pour Bruxelles. Et, avant, passer à la radio. Jet lagged, qu’elle est ! Elle m’écoute, elle a du mal à tenir les yeux ouverts. Elle paraît légèrement alarmée quand je commence à lui parler d’Hannah Arendt : « Pas aujourd’hui ! » Le magnétophone est formel : j’ai eu tendance à en dire un peu trop. Parce que ses préoccupations rejoignent mes obsessions ? Ou tout simplement parce que la qualité de son silence m’inspirait ? A propos d’elle-même, lorsqu’elle tourne des documentaires, elle dit : « Je suis comme une éponge qui écoute de manière flottante. »

L’occasion de notre rencontre, c’est la sortie du coffret de ses premiers films en DVD, ceux des années 70, issus de sa collaboration avec sa complice des années d’apprentissage new-yorkaises, Babette Mangolte, avec qui elle tourna de très courts métrages expérimentaux pour très peu d’argent. « C’est elle qui m’a introduite au cœur même de ce qui se passait de nouveau, de révolutionnaire même parfois, à New-York. » Babette Mangolte est chef op’ de tous les DVD du coffret et, dans un bonus, on trouve un entretien très intéressant avec elle. Ainsi qu’un incunable de C.A., Saute ma ville, de 1968. Et un documentaire sur le tournage de Jeanne Dielman, filmé par Sami Frey et monté par Agnès Ravez et Chantal Akerman. Rappelons pour l’anecdote que Delphine Seyrig a tourné son premier film aux USA, Pull my Daisy, de Robert Franck (1959) avec Jack Kerouac (en voix-off), Allen Ginsberg et quelques autres beatniks. Saluons, dans Jeanne Dielman, la performance de Delphine, bressonnienne assoluta, ayant même atténué ses célèbres modulations. Le titre complet du film est : 23, Quai du Commerce, 1080 Bruxelles. C’est ce qu’on écrit sur une enveloppe et, de fait, le film commence avec la lecture que Jeanne fait à son fils, à haute voix, de la lettre de la tante qui les invite au Canada où elle réside. Les deux sœurs se sont vues six ans auparavant, lors de l’enterrement du mari de Jeanne, et jamais depuis. Comme dans les romans, la lettre est une astuce pour nous renseigner sur le passé de la protagoniste . Et pour poser des questions actuelles : pourquoi Jeanne ne se remarie-t-elle pas alors qu’elle est d’une grande beauté ? Le spectateur la voit, il la connaît mieux que sa sœur qui la devine. Jeanne vit très retirée, elle parle fort peu, ou par salves, de même que son fils qui lit à table, mais, en plein Œdipe, pose à sa mère de grandes question sur l’amour, surtout quand il s’agit d’aller se coucher. Aucun commerce donc, au sens de fréquentation ou de conversation, que peut avoir le mot. Commerce de chair, en revanche. Chaque jour, lorsque la cloche d’un beffroi bruxellois a carillonné trois coups (peut-être quatre), on sonne et Jeanne Dielman reçoit une clientèle de messieurs très comme il faut. Comment les a-t-elle rencontrés ? Qui les lui a triés sur le volet ? On ne l’apprend pas, mais on peut imaginer, quand on aime les films d’Hitchcock, que Giselle y est peut-être pour quelque chose. Giselle est un des rares prénoms que nous entendons, mais nous ne la voyons jamais : elle vient de terminer son service, quand Jeanne s’enquiert d’elle dans le bar cossu où elle boit son petit crème avant d’entamer l’après-midi.