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WEEGEE
Auteur de films noirs
Par Nicolas VILLODRE


Le Musée Maillol est un espace privé qui, depuis plusieurs années déjà et, sauf exception (Pascin), a des idées excitantes en matière d’expositions temporaires, en peinture comme en photographie - bien plus, en tout cas, que celles, convenues et fourre-tout, de nombre d’institutions publiques parisiennes. Celle qu’ont programmée l’été 2007 les responsables du musée, Olivier et Bertrand Lorquin, portait sur : Weegee dans la collection Berinson et proposait 228 tirages d’époque, parfois enrichis d’annotations personnelles, de légendes tapuscrites ou d’interventions de couleur (le rouge surlignant le sang de certaines victimes d’assassinat). Le photographe Usher Fellig, dit Weegee, né quatre ans après la naissance du cinématographe dans ce qui était alors l’Autriche-Hongrie et qui est aujourd’hui l’Ukraine, mort en 1968, passa son adolescence dans le Lower East Side de New York (cf. les clichés qu’il y a pris en été 1937, montrant les gosses de la rue en train de se rafraîchir à l’aide des lances à incendie), à l’époque un quartier populaire et misérable qui devait ressembler aux décors des films de Chaplin des années 10. Ayant abandonné très tôt l’école puis sa famille trop bigote et stricte pour lui, Weegee prit l’habitude des nuits courtes et agitées de SDF et exerça dans la journée des petits métiers lui assurant la survie : camelot, vendeur à la sauvette, marchand de bonbons, plongeur, etc., avant de devenir l’assistant d’un photographe de rue. Le cinéma lui fit un premier clin d’œil puisque, dans les années vingt, il se fit un peu d’argent de poche en accompagnant des films muets, jouant du violon à la manière des petits Juifs russes peints par Chagall. Parallèlement, il collabora à l’agence Acme New Picture, qui deviendra quelques années plus tard la fameuse U.P.I., mais côté coulisses, en tant que tireur au labo.

Après avoir utlisé, dans les années vingt, un appareil photo allemand, le Trix, un 4 x 6 qu’il avait pris l’habitude de régler sur une ouverture de f/16, une vitesse de 1/200e et une distance de 10 pieds (environ 3 mètres), il acheta, en 1930, un appareil beaucoup plus lourd, pas du tout maniable, datant de 1912, un Speed Graphic 4 x 5 pouces (un 10 x 13, dirait-on chez nous), qu’il utilisa selon la même configuration, muni d’un câble de télécommande lui permettant de portraiturer des suspects pris, comme Juppé, au débotté, à la volée, à l’insu de leur plein gré, sans souci de la moindre règle de déontologie ou cure du droit à l’image de la part du photographe ("En montrant leur tête, je démasquais littéralement leur noirceur d’âme", se justifia le moraliste Weegee) et d’un flash synchronisé Graflex très imposant utilisant les toutes nouvelles ampoules fabriquées par General Electric (le réflecteur ressemble, vu de dos, comme sur l’une des deux affiches de l’expo, au pavillon d’une trompette), avec lequel il réalisera la plupart de ses instantanés les plus célèbres. En une dizaine d’années, de 1935 à 1945, il parvint non seulement à vivre en free-lance de son art (ou, en tout cas, de sa technique photojournalistique, puisqu’il faudra attendre 1943-44 pour que le MoMa reconnaisse son talent et sa créativité en exposant son travail), mais à imposer sa thématique : la vie nocturne qui, à travers ses constats, ressemble à un véritable carnage.