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PIERRE ET GILLES
AU JEU DE PAUME

Kitsch, Photo et Cinéma
Par Nicolas VILLODRE


Le hasard faisant bien les choses, le jour de la saint Gay Pride, nous avons visité l’expo de Pierre et Gilles au Jeu de Paume. Le mot kitsch, pour nous, n’a rien de péjoratif (rien d’exaltant non plus, il ne faut pas exagérer !). Il désigne le "monde parfait" dans lequel vit notre gentillet duo d’opérette, constellé d’objets d’art mineur : boules de neige en verre, chromos, cartes postales naïves, romans à l’eau de rose, meubles rococo, muzzak, reproductions cheap, couleurs pures ou, du moins, franchement saturées, à mi-chemin entre le baroque (la statue de la Vierge de la Macarena de Séville) et l’art pompier (cf. La Vierge aux anges de Bouguereau). Et aussi une façon de procéder, une technique particulière née de l’horreur du vide, le kitsch fonctionnant comme un palimpseste, comme la surimpression de différentes couches de signifiants.

C’est, en quelque sorte, une brocante de signes rassurants, aisément reconnaissables, de réminiscences suffisamment connotées (polysémiques) pour pouvoir toucher immédiatement la personne la moins experte en art. Du point de vue esthétique ou politique, le kitsch n’est pas, mais alors pas du tout, révolutionnaire. Au mieux, il contribue à l’éveil des sens. Le plus généralement, à la façon d’un cocooning visuel, il conforte le goût petit-bourgeois dominant qui considère la création dans un rétroviseur. Il suppose un désarmement du spectateur, une adhésion totale, une absorption absolue, un engourdissement dans la nostalgie d’un âge d’or qui n’a jamais eu lieu, bref son abandon à la contemplation, ce qui, après tout, est aussi l’une des composantes du plaisir. La finesse d’esprit et le second degré qu’ils cultivent systématiquement, de manière provocatrice et protectrice à la fois, caractérisent l’approche de Pierre et Gilles et les sauvent de ce travers dans lequel ils auraient pu sombrer depuis une trentaine d’années déjà.

Comme le montre leur autoportrait de 1977 présomptueusement intitulé Perversion ainsi que le cliché, finalement assez décevant, d’Iggy Pop, qui plus est, d’un format tout ce qu’il y a de ridicule (portrait de 1977, aux retouches simplettes, aux a-plats raplaplas, qui a dû être à l’époque reproduit dans le magazine du jeune Ardisson, Façade, auquel ils collaborèrent), la manière (= la formule magique, en termes de composition chimique ou alchimique, comme celles, soi-disant gardées secrètes, d’un fameux soda caramélisé ou du bleu d’Yves Klein) du duo devenu aussi célèbre que Gilbert & George, a nécessité plusieurs années de mise au point (si l’on peut s’exprimer ainsi, s’agissant de photo). Ainsi que le remarque leur poteau historien d’art qui a cautionné et co-signé le catalogue de l’expo, il a fallu attendre l’image Adam et Ève (1981), une toute petite composition représentant un jeune couple (avec une Ève évidemment ambiguë : mi-ado, mi-adulte, d’apparence asexuée ou, plutôt, transsexuelle) se tenant « sagement » par la main devant le branchage d’un jardin qu’ils ne vont pas tarder à quitter, le tout sur fond uni bleu layette, qui fit la couverture du magazine Actuel, pour que se mette en place l’imagerie qu’on sait (« les stratégies de leur vocabulaire plastique étaient comme naturellement fixées, de même que les modalités de son exécution technique », dixit le jargonneux catalogue bi ou tri-lingue publié par Herr Taschen) et qui n’a plus bougé jusqu’ici, qui a été copiée et reproduite jusqu’à plus soif, non seulement par les deux gros malins eux-mêmes, mais par leurs émules de la mode, de la pub et de la télé (la chaîne de Berlusconi, feu-La Cinq, a tenté de faire du « Pierre et Gilles » en mouvement, avec paillettes et strass à tous les étages, avant de disparaître du PAF ; TF1 aurait pu suivre cette tendance car, pour ce qui est du kitsch, elle se pose là, mais, la question de la forme ayant été bâclée au profit du profit (et d’un contenu hétéro-beauf n’allant pas vraiment dans le sens d’un gay-savoir), la chaîne n’a pas su se doter d’une image branchée et, surtout, légère.