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À mesure que le film progresse, les considérations sur l’histoire et les positions politiques de Vergès - la problématique suggérée au début sur l’évolution de ses convictions - s’estompe pour laisser place à une approche centrée sur les personnes qui deviennent des personnages. Le style diffère lui aussi : la musique est plus présente, elle souligne emphatiquement les moments dramatiques, le montage des interviews se fait plus haché (des répliques souvent réduites à une seule phrase) et le ton du film donne l’étrange impression de devenir plus racoleur, comme en recherche de l’anecdote croustillante qui renforcera le “ mythe Vergès ”. Le film donne ainsi l’impression de céder à une irrépressible fascination pour le personnage, fascination qui ne serait pas néfaste en soi, si elle était problématisée et devenait aussi un enjeu de mise en scène. Or, ce n’est pas vraiment le cas, et à mi-parcours, le dispositif de tournage commence à montrer ses limites.

Le film repose en effet sur trois types de matériaux : une interview fleuve de Vergès, d’autres entretiens avec des personnes l’ayant connu personnellement, et enfin, des images d’archives de sources diverses qui viennent offrir une sorte de contrepoint historique au discours des protagonistes. L’interview de Vergès apparaît de prime abord comme une tribune. On ne connaîtra pas les modalités du deal entre Vergès et Barbet Schröder - il eut sans doute été intéressant de les préciser au début -, mais l’on se doute très vite qu’il ne s’agit pas d’un dialogue, d’un échange. Vergès donne sa version des faits, sans qu’aucune question gênante ne lui soit posée, et, de son côté, Barbet revendique, comme pour tous ses films, le “ final cut ”. Tel est le contrat implicite qui régit le film. Le récit de Vergès est délibérément lacunaire car ce dernier est, plus que n’importe qui, conscient de l’importance et du pouvoir de la manipulation des images. Dès lors, la forme du film va pour ainsi dire de soi : Barbet tente de combler les lacunes du récit de Vergès en recoupant la parole des différents témoins. On se trouve dans une problématique proche de celle de Citizen Kane, dans la mesure où la conclusion est déjà connue : une somme de témoignages aussi judicieux soient-ils n’épuisera jamais la vie d’un homme – le réel de celle-ci. La dynamique de recherche d’une mystérieuse identité du personnage de Vergès à travers l’enquête du film, est donc vouée à l’échec. Les témoignages s’ajoutent les uns aux autres, au point d’en devenir pénibles dans le dernier tiers (notamment ceux de Siné), lorsqu’il apparaît clairement que leur but se limite désormais à épingler les détails croustillants (et donc vendeurs) de la vie du personnage (sa relation avec Magdalena Kopp, la compagne de Carlos, etc.) et que le questionnement semble avoir déserté le film.

Dans l’interview qui accompagne le dossier de presse, Barbet Schröder revendique le désir de “ fiction ”. Il souhaite “ laisser la parole aux personnages ” mais de fait, il sélectionne et monte cette parole. Il semble in fine, toutes proportions gardées, – et malgré certaines séquences différentes, notamment au début – que le désir qui le guide ne soit pas si éloigné de celui qui préside à la rédaction des articles à sensation de la presse people. Certes, Vergès est spontanément attirant car “ sa vie est un roman ” ; mais les romans qui se limitent à la surface des choses, au glamour des personnages ou des situations, sont-ils vraiment les plus intéressants ? Peut-être Vergès méritait-il mieux qu’un portrait “ sulfureux ” et finalement bien dans l’air du temps.

Évoquer le terrorisme dans le contexte idéologique d’aujourd’hui n’est d’ailleurs pas innocent. Là encore, on aurait pu attendre de Barbet Schröder une démarche plus rigoureuse. Emporté par son récit “ romanesque ”, il fait l’impasse sur de nombreux aspects historiques sans lesquels une partie de la trajectoire de Vergès demeure assez incompréhensible. De plus, certains propos tenus par les protagonistes du film posent problème. Même si on n’est pas censé leur accorder foi ; en l’absence de contradiction, ils deviennent de fait, le point de vue “ objectif ” et “ vrai ”.