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L’AVVENTURA
Femme-requin et autres mythes
Par Guillaume RICHARD


Antonioni est mort ce 30 juillet, laissant derrière lui une oeuvre importante et radicale, témoin de son géni cinématographique. Tandis que les traditionnels hommages hypocrites et fades pleuvent en abondance, il serait plus intéressant de se tourner vers la véritable force du cinéma antonionien. Celle-ci a été réduite, de manière trop générale et convenue, aux thèmes de l’incommunicabilité ou de la crise du monde contemporain, alors que, au contraire, l’œuvre abonde de subtilité, de justesse et de vérité. En réalité, Antonioni n’a pas travaillé différemment d’un peintre, car il est avant tout un grand observateur de la vie quotidienne qu’il a su esthétiser aussi bien dans la mise en scène de l’espace (acteurs, décors…) que dans l’utilisation des couleurs (principalement Le Désert rouge). Bref, il a su divinisé, transcendé la vie quotidienne dans une dialectique subtile entre la modernité et les origines.

L’Avventura, à bien des égards, peut être considérée comme un des films le plus importants dans l’évolution du septième art. Ce film, marquant également une rupture dans l’art du cinéaste, rompt avec les codes narratifs et visuels : il prolonge le néoréalisme de Rossellini en lui donnant une orientation beaucoup plus introspective et contemporaine et, d’autre part, marque l’éclosion d’un style plus abstrait et esthétique du cinéma. L’Avventura raconte la disparition subite et incompréhensible d’Anna, une jeune femme et la recherche de celle-ci par Sandro, son futur mari et Claudia, son amie. Lors des recherches, Sandro et Claudia tombent amoureux l’un de l’autre, mais la présence/absence d’Anna, qu’ils ne retrouveront pas, empêche le couple de s’aimer.

Cette présence/absence, ou plutôt le caractère fantomatique des personnages, fonde irrémédiablement le cinéma antonionien. Autrement dit, tous les personnages de ses films relèvent du mythe, renvoyant aux origines des hommes et de la société humaine. Ainsi, les femmes de Blow up évoquent les sirènes ou les demi-déesses aux pouvoirs magiques vivant dans les légendes. Et dans L’Avventura, le personnage d’Anna s’identifie au requin qu’elle invite lors de l’escapade en bateau juste avant sa disparition : le requin ne représente en fait que les « dangers » qui planent sur le groupe d’amis, à savoir la névrose, l’infidélité, les non-dits… Anna ne fait que l’énoncer, mais après sa disparition, elle devient elle-même un requin pour le couple Sandro/Claudia, un requin fantomatique pareil a une légende qui hanterait les hommes. Ainsi, Anna se transforme en prédateur qui ne s’attaquent pas à sa proie, mais qui cependant rode dans les alentours. Ce qu’évoque magistralement la scène où Claudia fait sonner les cloches et que des cloches voisines répondent à son geste, ou encore celle où Sandro, refermant les volets de sa chambre, voit une silhouette féminine sur les escaliers d’en face.

Mais avant sa mutation, Anna était le prototype de la femme antonionienne, à savoir la femme originelle, celle qui, à travers les ages et les mythes, ne change pas. L’essence même de la femme. En effet, la femme chez Antonioni cherche l’inatteignable, la perfection et le bonheur suprême. Quel est-il ? Vivre en harmonie et en paix avec un homme qu’elle aime, avoir des vrais amis, découvrir le monde et la diversité, le respect, la liberté… Tous les personnages féminins sont à la recherche de tout cela, mais jamais ils n’atteignent cet idéal. Par conséquent, les femmes dans ses films sont soit névrosées, soit désabusées et perdues, d’une part parce que le monde moderne et ses exigences ne peut répondre à leurs aspirations, et d’autre part les hommes sont en total désaccords avec elles. Chez Antonioni, l’homme est tout le contraire de la femme. Il est d’abord profondément ancré dans le monde moderne (il a toujours un emploi généralement prestigieux) et ensuite l’aspiration au bonheur et à l’idéal de vie est subordonné aux exigences de l’époque. Cependant, il ne vit pas en total accord avec le monde, au contraire, son incapacité à vivre correctement se traduit par des attitudes pulsionnelles, pareilles à celles des premiers hommes (encore un mythe). Sandro trompe et re-trompe les femmes avec qui il vit, Thomas épie les gens avec son appareil photo dans Blow up, etc.