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LIP, l’imagination au pouvoir

La force du film de Christian Rouaud, c’est de parvenir à tirer de l’ensemble des témoignages filmés un récit au présent qui permet au spectateur contemporain de se (re)plonger dans le conflit et de saisir non seulement les enjeux complexes mais aussi l’ampleur de l’engagement des protagonistes. Insensiblement, tandis que les souvenirs affleurent avec plus ou moins de facilité, le film dessine le portrait d’une autre époque : trente ans nous séparent du milieu des années 70, et c’est une durée qui permet de mesurer avec force les changements profonds survenus au sein de la société française. L’ouverture du film permet habilement de mesurer ce décalage : plutôt que de proposer un prologue composé d’images d’archives, ce qui aurait été assez conventionnel, le film commence au Brésil, dans un bureau où l’on découvre Jean Raguenes dans sa vie et son engagement d’aujourd’hui, aux côtés des pauvres. Plus de trente ans après le conflit, à l’instar de Charles Piaget qui milite aujourd’hui au sein d’AC ! (Agir contre le Chômage), Jean Raguenes n’a rien renié de son engagement, ce qu’il retient de la lutte, ce qui l’a inspiré par la suite, c’est l’imagination déployée par les salariés de LIP pendant toute la durée du conflit. Si Jean Raguenes n’a pas changé, le monde social qui l’entoure n’est en revanche plus du tout le même. Après des années d’un travail de sape idéologique extrêmement efficace visant à faire comprendre à tous que « le chômage est une fatalité », presque une catastrophe naturelle contre laquelle il est vain de se révolter ; la lutte des LIP peut paraître incroyable au spectateur contemporain tant elle heurte la perception moyenne, passivement acquise à la doxa.

Pendant près de deux heures, la parole rétrospective de certains militants – choisis plutôt parmi les éléments « moteurs » de la lutte – va ainsi avec fougue et souvent avec humour, faire revivre l’histoire de ce conflit jusqu’à la démission de Claude Neushwander en février 1976. La force du montage (sans doute l’élément le plus remarquable du film) consiste en sa manière de créer constamment les associations d’idées qui permettent de transcender l’anecdote pour faire naître la pensée. Ainsi, au gré des aléas de la lutte, le film laisse peu à peu entrevoir une autre humanité potentielle, une humanité qui, une fois délivrée des rapports hiérarchiques sclérosants, de l’absurde division du travail, de l’exploitation dans la répétition infinie des mêmes taches et des mêmes gestes, serait en mesure de vivre une autre vie, pourvue d’autonomie et de sens ; une vie qui ne se limiterait pas à l’alternance jusqu’ici immuable entre le travail aliénant et sa contrepartie nécessaire : la vie comme consommation. Comme le dit justement Monique Piton, ce que vivent la plupart des salariés de LIP pendant ces années de lutte collective est au sens strict « extraordinaire ». Alors même que certains évoquent au début la difficulté de « baisser les cadences » - car le corps entier est dressé par la machine et le rythme qu’elle lui impose - ; un changement progressif mais radical s’opère lorsque l’usine est laissée aux mains de ceux qui travaillent. Au cours d’une période finalement brève (centrée sur l’année 1973) et dans un contexte absolument défavorable (puisqu’il existe une menace extérieure policière constante) les salariés de LIP parviennent à accoucher d’une autre organisation du travail. L’épisode assez drôle au cours duquel Piaget décide, suite à un désaccord, de se retirer momentanément et s’aperçoit qu’il ne manque à personne, est assez révélateur de l’état d’esprit général : chacun doit « s’autonomiser » et l’on se plaît alors à imaginer qu’un tel régime pourrait peut-être conduire, s’il était étendu, au dépérissement des hiérarchies, tant patronales que syndicales. On comprend ainsi pourquoi les LIP ont bientôt été visités par des militants venus de l’Europe entière.