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Stéphane Lerouge : Comment avez-vous débuté dans cette discipline ?

Jean Michaud : C’était Après-Guerre. A l’issue d’une représentation de Douze Hommes en Colère à la Gaîté-Montparnasse, Serge Luguen, un grand directeur de plateau, est venu à ma rencontre : « Seriez-vous intéressé par le doublage ? » Il m’a pris la main, m’a emmené sur mon premier plateau pour... un rôle principal ! Ca a duré une semaine, j’étais mort de trac. Heureusement, Luguen, sorte de prof bienveillant, m’expliquait très patiemment les trucs du métier.

D.R.Par la suite, j’ai doublé, en vrac, des acteurs comme Vittorio de Sica, Henry Fonda dans plusieurs westerns, Fernando Rey, Dana Andrews ou Telly Savalas dans un James Bond (Au Service Secret de sa Majesté). Il y a aussi le cas de Fellini Roma : en VO, Fellini était la voix-off de son propre film. Il m’a choisi pour le remplacer en VF car il voulait un timbre proche du sien, juste pour faire croire à ses amis italiens qu’il parlait parfaitement notre langue !

Stéphane Lerouge : Pensez-vous avoir un emploi bien défini à la synchro ?

Jean Michaud : Non. Le doublage, c’est de la comédie : on prend en soi ce dont on a besoin pour un rôle donné. J’ai doublé aussi bien des crapules, des personnages positifs, ambigus, parfois vifs, parfois amorphes... On n’est pas là pour soi mais pour l’autre. En clair, si le comédien à l’écran est mauvais, on aura beau le doubler dans tous les sens, il restera mauvais.

En revanche, s’il est bon, on risque de l’abîmer. Si nécessaire, parfois, on peut juste essayer de lui donner un peu de vie. Sur Derrick, j’ai cherché à être sincère en adoptant un rythme qui n’est pas naturellement le mien. Car une certaine forme d’indolence fait partie intégrante du personnage. Il n’y a donc qu’une solution : faire comme lui, prendre son temps. Malgré tout, je ne voudrais pas cracher dans la soupe : j’y pris plaisir au doublage de cette série, et ce pendant exactement dix ans.

Stéphane Lerouge : Comment vous a-t-on attribué Lorne Greene, alias Ben Cartwright dans Bonanza ?

D.R.Jean Michaud : C’est encore Luguen, mon père de synchro, qui m’a distribué sur Greene, dès le premier épisode de Bonanza, diffusé en France en 1965. Là, j’ai tout de suite été en parfaite adéquation avec le comédien. J’aurais moi-même joué le père Cartwright exactement à sa façon : comme un patriarche plutôt tendre, à l’autorité sereine, un type droit et intègre. Plus tard, j’ai retrouvé Greene dans Galactica... Et même vingt-cinq ans après, pour une floppée d’épisodes inédits de Bonanza, diffusés sur la Cinq. J’étais le seul survivant du doublage d’origine, on avait rajeuni les effectifs en remplaçant les trois comédiens qui doublaient mes fils. Sur le plateau, j’avais à mon tour un statut de patriarche ! (rires)

Stéphane Lerouge : Horst Tappert / Derrick a longtemps été doublé par Michel Gatineau. De quelle façon avez-vous réagi quand on vous a contacté pour lui succéder ?

Jean Michaud : On m’a appelé à un moment où Gatineau était gravement malade. Par éthique, il m’était impossible de prendre la place d’un copain, même souffrant et indisponible. J’ai commencé par refuser. Michel est décédé peu après. Quelques jours plus tard, j’enregistrais mon premier Derrick, dans des conditions assez éprouvantes. Car tous les autres comédiens, choisis par lui, habitués de la série, étaient en larmes et me regardaient comme un étranger. D’autant que Gatineau avait commencé le doublage de l’épisode en question sans avoir la force d’aller jusqu’au bout.

Vous imaginez l’ambiance à la reprise... Mon intrusion paraissait délicate : Derrick était une série estampillée Gatineau, il en avait dirigé et doublé plus de cent épisodes. Prendre sa relève semblait difficile, tant nos voix étaient différentes. Peu à peu, on a fini par m’admettre, par s’habituer à moi. Car, par chance, je suis arrivé à un moment où Tappert a vieilli. Ma voix est devenue celle du Derrick de l’âge mûr. Mais, au départ, beaucoup de téléspecteurs se sont indignés : « Que se passe-t-il ? Où est passé notre Derrick ? »