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La structure du film nous échappe pourtant. Kechiche semble vouloir épuiser le maximum des potentialités de chaque scène en les étirant jusqu’à ce qu’elles produisent l’effet recherché : des pointes de réalisme. En effet, cela permet aux acteurs de sortir du schéma classique de la scène de cinéma, avec son début et sa fin, pour toucher la réalité la plus profonde de leur être et des situations qu’ils ont à vivre. Ainsi, La graine et le mulet laisse éclore le réalisme au sein d’une fiction, grâce aux acteurs, en diluant littéralement les codes narratifs classique. Le film est une succession de scènes fluides et interminable, comme dans la vie.

Le film tire son intérêt artistique dans l’approche authentique du quotidien de cette collectivité. Filmer une culture implique donc une mise à niveau du cinéaste, celui-ci ne doit ni occuper une position de surplomb, ni transformer la réalité à sa guise. C’est pourquoi le cinéma de Bruno Dumont, par exemple, est à la fois faux et vide (c’est aussi son but). Prenons le cas de L’humanité, autre film représentatif d’une culture particulière, en l’occurrence celle du nord. Ce film manque « l’objectif réalisme » car son cinéaste a esthétisé ce quotidien en le mettant à l’épreuve. Dès lors, on ne peut considérer l’humanité comme un film sur le nord, mais plutôt comme une réflexion esthétique sur le vide et les racines et le statut d’une culture. Est-ce que je ne suis pas en train de me contredire ? Pharaon, le personnage central du film, est complètement en dehors du monde, Dumont le filme comme un être à part entière, toutes ses actions sont « irréelles » et esthétisante. Le réalisme est donc une affaire de « fond », c’est-à-dire de choix propres dans ce qu’on montre et ce qu’on ne montre pas.

Le réalisme de La graine et le mulet provient donc des acteurs. Qu’ils soient amateurs ou professionnels, Kechiche a su tirer de ceux-ci le maximum de potentialités, pour toucher au sublime, comme avec Hafsia Herzi. A l’inverse de Dumont, chez qui les acteurs jouent, les personnages de La graine et le mulet ne sont pas si différents de la réalité. Comment ? Par l’étude minutieuse de la France d’aujourd’hui, et surtout du langage, des attitudes, des mœurs. Prenons la scène du repas : qui n’a pas vécu au moins une fois cela ? Les pleurs de la fille à l’étage ne sont-ils pas saisissants ? Les dialogues du repas, les liens tissés entre les membres de la famille ne sont-ils pas identiques aux réels ? Le film est d’un réalisme saisissant, presque touchant, d’une justesse rare, et cela on le doit à Kechiche.

Cependant, à coté de l’approche réaliste et juste de la France d’aujourd’hui, celle au dialecte morcelé et « jeune » aux mœurs familiaux, il y a une partie de fiction, propre au cinéma traditionnel, à savoir l’ouverture d’un restaurant par Slimane. Il faut le dire, cette deuxième partie est le point faible du film, car on retourne à une trame plus populaire, moins personnelle et courageuse. C’est comme si le film s’essoufflait et retombait dans la banalité. Or, le cinéma ne doit-il pas avant tout raconter des histoires ? Le motif du film demeurait certes un peu faible, et ce basculement dans une « fiction » était donc nécessaire. Mais est-ce que Kechiche n’aurait pas pu trouver une autre histoire, une autre façon de déployer sa culture ? On peut le regretter, car le film retombe, à la fin, dans une sorte de symbolisme qui était jusqu’à présent caché et sous-entendu.