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LUST CAUTION
d’Ang Lee
Par Nicolas VILLODRE

SYNOPSIS : Dans les années 40, alors que le Japon occupe une partie de la Chine, la jeune étudiante Wong est chargée d’approcher et de séduire M. Yee, un des politiques collaborateurs, un homme redoutable et méfiant que la Résistance veut supprimer. Très vite, la relation entre Wong et M. Yee devient bien plus complexe que ne l’avait imaginé la jeune femme.



Il n’y a pas que le titre, à vrai dire, idiot, qui plus est, en anglais, ou en ang li, qui soit gênant. Quand on y pense, après coup, Ang Lee, ça ne vaut pas Unglee. Il faut noter que l’opus de l’Américano-Taïwanais est à l’opposé d’un cinéma un tant soit peu de recherche (formelle), expérimental, pur et dur, voire poétique. Son enflure et sa redondance sont telles qu’il dépasse à l’aise les deux heures trente chrono, mais aussi, c’est plus désolant, qu’il ne parvient à aucun moment à fasciner, à le faire, que ne s’y développe pas grand chose, que n’y est démontré rien qu’on ne sache déjà dès les premières minutes. Il est en effet plus ardu de convaincre à force d’insistance que de séduire ou de persuader par la ruse, l’insinuation, un soupçon (à ce propos, Suspicion, 1941, est cité par l’élève Ang, sous forme d’affichette) de dialectique, d’un peu de finesse, quoi ! Le (très, trop) long métrage, malgré sa photo léchée, académique, il faut bien l’avouer, n’a rien de vraiment perso. Monsieur Lee fait dans l’esthétique rassurante de téléfilm, dans le tempo pépère, le petit train-train à la Derrick ou à la Maigret – la psychologie de ce dernier en moins, les protagonistes, épouse ou concubine, sado, miso ou maso, apprentis-résistants, étant caractérisés une fois pour toutes, l’issue fatale du film ne faisant pas de doute. Certes, l’accessoire est là, on l’admet : la reconstitution des fripes, limos, taxi-vélibs, objets, meubles, coiffures, cafés, restos, bref, du mode de vie occidental du Shaghaï ou du Hong Kong des années 40, est fidèle et documentée. Mais manque l’essentiel : le souffle. On a donc le luxe sans la luxure.

Car malgré le côté un peu vicelard du personnage masculin, membre d’un gouvernement chinois collabo, à la solde de l’occupant nippon, n’hésitant pas, le cas (d)échéant, à mettre la main à la pâte – la torture chinoise, qui se déroule hors champ, dans les caves du sinistre ministre, ça le connaît –, Lust ne parvient jamais au degré de tension indispensable à tout thriller, policier (cf. ceux de Lemmy Caution), film d’espionnage (cf. ceux de Lang ou même celui de Mankiewicz) qui se respecte, l’opus ne rend pas l’excitation des joueurs de casino d’un Sternberg, n’a pas l’implacabilité, l’inexorabilité ou l’ésotérisme propres au film de résistance (cf. la scène de meurtre du traître démasqué, traitée de façon réaliste, comme dans L’Armée des ombres, 1969, de Melville), manque de rebondissements et de fausses pistes hitchcockiens, inventorie en grand angle quelques positions érotiques extrêmement orientales au lieu de les suggérer façon Oshima. On est dans la romance à deux yuans, avec, encore heureux (c’est le seul aspect positif de ce tunnel), ces quelques scènes, donc, offertes en bonus, ce tango en chambre, cette caméra-sauterie ou ce kamasutra, comme on voudra, visant à s’affranchir une bonne fois pour toutes de la pudibonderie du cinéma chinois contemporain.