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MILLER’S CROSSING
de Joël et Ethan Coen
Par Marc POQUET

SYNOPSIS : Tom Reagan est un homme de main de la mafia irlandaise, il organise et contrôle l’ensemble des magouilles et trafics propre à la période de la prohibition. Il semble se mouvoir comme un requin dans l’eau, jusqu’au jour où son monde bascule quand il doit faire des choix personnels.


« Je ne comprends plus rien et je m’en fous » dis Verna (Marcia Gay Harden) à Tom (Gabriel Byrne). A ce stade du film le spectateur est exactement dans le même état d’esprit. Depuis quelque temps, il ne comprend effectivement plus grand chose aux tribulations de ces personnages, dépassé par la complexité des liens qui les unissent. Mais il s’en fout complètement, frappé par la beauté de ce film qui restera un des meilleurs (le meilleur ?) des frères Coen.

Après un polar poisseux et stylisé (Blood simple) et une comédie déjantée (Arizona Junior), Miller’s crossing s’annonce donc comme l’incursion des Frères Coen dans le film de gangster, sur la base d’une adaptation libre de La moisson rouge de Dashiell Hammet. Dès le début, rien ne semble le distinguer des deux précédents opus : les Coen travaillent dans l’exercice de style et, une nouvelle fois, le spectateur sent bien la jubilation qu’ils ont à intégrer un genre convenu pour mieux le pervertir de l’intérieur. Figure coenienne incontestable (bien qu’il s’agisse de sa première apparition dans leur univers), Jon Polito crève littéralement l’écran dans la scène d’ouverture. Filmé plein cadre, il est Johnny Caspar, balançant avec forces mimiques et claquement de langue un discours sur l’éthique et la morale complètement décalé et stupide. L’humour noir des frères Coen frappe fort, au milieu des lumières tamisées, du mobilier art-déco, des feutres mous, bref d’une reconstitution parfaite de l’ambiance de l’époque. Au beau milieu aussi d’une histoire classique, sombre et incompréhensible guerre de bookmakers, avec rivalité devant le boss (Albert Finney) et son homme de main (Gabriel Byrne).

Puis apparaissent les premières images du générique et là, surprise, tout bascule. Ce film qui semblait parti sur les rails de l’humour grinçant et débridé prend soudainement le chemin d’une mélancolie surprenante. Du ciel filmé à travers les arbres jusqu’au chapeau emporté par le vent dans la forêt, les images sont d’une beauté stupéfiante, magnifiées par la musique de Carter Burwell.

Au pastiche de film noir à la sauce Coen se substitue alors une œuvre à la fois grave et méditative, dans laquelle leur style si particulier acquiert une consistance nouvelle, donnant à leur cinéma la maturité qui lui faisait défaut.