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LES PROMESSES
DE L’OMBRE
EASTERN PROMISES

de David Cronenberg
Par Antoine BENDERITTER

SYNOPSIS : Bouleversée par la mort d’une jeune fille qu’elle aidait à accoucher, Anna (Naomi Watts) tente de retrouver la famille du nouveau-né en s’aidant du journal intime de la disparue, écrit en russe. En remontant la piste de l’ouvrage qu’elle tente de faire décrypter, la sage-femme rencontre Semyon (Armin Mueller-stahl). Elle ignore que ce paisible propriétaire du luxueux restaurant Trans-Siberian est en fait un redoutable chef de gang et que le document qu’elle possède va lui attirer de sérieux problèmes... Pour Nikolaï (Viggo Mortensen), chauffeur et homme de main de la toute-puissante famille criminelle de l’Est, c’est le début d’une remise en cause. Entre Semyonet son fils Kirill (Vincent Cassel), prêts à tout pour récupérer le journal, et l’innocente Anna, sa loyauté va être mise à rude épreuve. Autour d’un document qui se révèle de plus en plus explosif, plusieurs vies sont en jeu, dont la sienne, alors que se déchaînent les meurtres et les trahisons dans la famille comme dans la ville...


Promesses de la matière et mensonges de l’esprit

Encore un film qui n’est pas ce dont il a l’air. Eastern Promises affiche ostensiblement des parentés avec des genres cinématographiques codifiés, déjà inlassablement explorés par d’autres. Film noir ? Thriller néo-hitchcockien ? Film de gangster, avec à la clef regard d’entomologiste sur la mafia est-européenne installée à Londres ?... Oui, le film de David Cronenberg est sans doute tout cela à la fois, et n’a l’air que de cela. Or, ce n’est déjà pas si mal, surtout en incluant deux thèmes si saillants qu’on ne peut les éluder, ni les dissocier : l’identité des personnages (posée tout au long du film comme une question) et la violence physique (posée comme une affirmation).

Identité et violence.

L’identité : sans cesse questionnée, elle fournit à l’intrigue ses ressorts, ses enjeux. Les incertitudes identitaires se reflètent dans l’ambivalence des protagonistes : double jeu de Viggo Mortensen, refoulement homosexuel de Vincent Cassel, bonhomie cachant la cruauté du chef de la mafia locale. Le rituel des tatouages constitue une spectaculaire déclinaison physique du masque psychosocial, dont on ne sait jamais au juste ce qu’il dissimule.

Deuxième motif : la violence. Sans cesse affirmée, elle jouxte les questionnements identitaires. Corporelle ou mentale, elle est le mode par lequel les identités vacillent, se confrontent, se révèlent. Violence finalement rare mais fulgurante, affichée avec une crudité si frontale qu’on a du mal à y déceler le moindre questionnement éthique ni même la plus infime réflexion. Or dans tout film noir, thriller ou film de gangster, il y a, à défaut de jugement, du moins un point de vue moral – parfois persifleur ou ironique, certes, mais toujours bien présent. Une scène mémorable, acmé visuel du film, permet de mieux cerner cette singularité du regard « cronenbergien » sur la violence : l’affrontement dans le hammam, par sa description crue d’une lutte à mort, corps contre corps, peau contre peau, regards contre regards, est si accentué, si radical, qu’il semble introduire un déséquilibre dans le dispositif narratif, à la manière d’une greffe qui n’aurait pas tout à fait pris. Dans ce combat c’est le plus fort qui survit et tous les coups sont permis, absolument tous : voilà ni plus ni moins ce que semble nous dire la scène. Manifestement, ni la stricte logique narrative ni un quelconque point de vue moral ne justifient pareil déchaînement de brutalité. Cette séquence, parmi d’autres, contribue à générer un objet filmique hybride, dissonant, inquiétant. On est en droit de se demander ce que peut bien cacher cette violence apparemment superflue : ne toucherait-on pas là cette spécificité latente du film, que nous évoquions d’entrée de jeu ?