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AMOS GITAI
Nouvelles Errances
Par Nicolas TRUFFINET

Mine de rien, Amos Gitaï n’est pas un cinéaste très aimé. Les Cahiers et les autres ne le placent jamais dans leurs tops, Kippour cité par quelques-uns et du bout des lèvres, depuis plus rien : la récente trilogie des frontières a été vivement critiquée et c’est vrai qu’il ne s’agit pas du meilleur de son œuvre, toutefois Terre promise et Désengagement avec tous leurs défauts restent des films riches. Quant à Free zone, cette belle éclaircie entre deux opus empesés, il s’agit tout simplement d’un des films récents les plus sous-estimés. Plus grave : au moment même où la critique parait découvrir la grandeur du documentaire et porte aux nues A l’ouest des rails ou S21 (ça n’est que justice), personne n’a pris la peine de voir News from Home/News from House, au moins aussi génial et qui de manière assez inexplicable a rarement suscité plus qu’une mince colonne d’approbation polie. Comme si être reconnu comme cinéaste majeur d’Israël dans la période et les circonstances qu’on sait enfermait Gitaï dans ce rôle un peu ingrat, qu’on refusait de voir que sa place est surtout aux côtés de Jia Zhangke, Abbas Kiarostami et quelques autres grands modernes d’aujourd’hui.



D’abord, quelques évidences. Un, Gitaï poursuit depuis bientôt trente ans une entreprise de longue haleine des plus passionnantes : rien de moins que l’exploration de fond en comble d’un pays avec son passé (la guerre de 1948 dans Kedma, celle de Kippour dans le film du même nom), son présent (le retrait de la bande de Gaza dans Désengagement), ses territoires (Tel Haviv pour Devarim, Jerusalem pour Kadosh) et controverses (l’extrémisme religieux est au cœur de Kadosh, la prostitution de Terre promise). Gitaï fait œuvre d’historien et de géographe, de polémiste et de témoin, il multiplie les angles de vue et dévoile peu à peu les différentes facettes d’une région particulièrement explosive depuis maintenant soixante ans. Ca ne rend pas nécessairement chaque film génial, mais enfin on peut difficilement nier que quelque chose se construit film après film, d’une ampleur assez fantastique, pas différend au fond de ce qu’accomplissent Hou Hsiao-Hsien pour Taïwan et Jia Zhangke pour la Chine.

Second évidence : qu’on aime ou non ce qu’il trouve, on ne peut nier à Gitaï le mérite de chercher : revoyez à la suite ses deux films de guerre, Kippour, puis Kedma, comme on passe d’un réalisme documentaire fragmenté et illisible comme des actualités à un découpage beaucoup plus classique à la clarté fordienne. Gitaï ne cesse d’alterner, documentaires et fictions, courts et longs métrages, le politique et l’intimiste. Il s’est essayé à pas mal de genres, depuis ses débuts : film de guerre on l’a dit, choral (Alila), adaptation de roman (Eden, d’après Arthur Miller) ou de récit biblique (Esther)... De ce point de vue la récente trilogie des frontières présente un emballement en même temps que l’épuisement du système. Désengagement surtout laisse une impression de too much assez problématique : trop d’emphase, de lyrisme mal maîtrisé. Ce n’est pas que le film soit d’un seul tenant : le risque de la pompe, le cinéaste l’a manifestement perçu et ne cesse de le contrebalancer, par l’introduction d’une dimension bouffonne ou de scènes documentaires. Le problème, c’est que Gitaï se montre incapable à présent de réaliser une scène un peu simplement : chaque passage doit être allégorique, ou provoc, un sommet de lyrisme ou de grotesque, renvoyer à Fassbinder ou Bunuel… La recherche tous azimuts confine à l’hystérie et le cinéaste apparaît dans, on ne dira pas une mauvaise passe, plutôt une période de transition évidemment ingrate et aussi prometteuse : on a beaucoup parlé d’interrègne au sujet de Ferrara, à la sortie de Mary qui soulevait l’enthousiasme autant que la perplexité. C’est aussi l’état dans lequel se trouve Gitaï aujourd’hui : un règne de transition, fragile, dont on peut déplorer la pompe et l’emphase mais qui comprend aussi d’incontestables richesses et dont on n’exclue pas que sorte le meilleur.