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THE SAVAGE EYE
de Joseph Strick, Sidney Meyers, Ben Maddow
Par Nicolas VILLODRE

Ce film d’un peu plus d’une heure est ressorti en salles, précédé d’un court métrage assez incroyable, Vétérans du massacre de My Lai (1971), une suite d’entretiens ou de debriefings avec de jeunes "anciens combattants" de la guerre du Vietnam ayant participé à des "incursions destructions", opérations ou plutôt exactions proches de ce qu’on appelle de nos jours des "crimes de guerre". L’Amérique est ainsi double : capable du pire (le massacre de civils, l’obéissance aveugle à des ordres illégitimes) comme du meilleur (son autocritique)...



Judith, une (relativement) jeune femme, divorcée et un peu perdue, prend le bus intercité, le fameux greyhound designé par notre cher natif de Cadillac et se trouve à errer dans une ville elle-même à l’abandon : L.A. Du coup, c’est assez logique, un ange passe. Et l’aborde, hors champ, de sa voix la plus virile qui soit. On juxtapose à partir là la plainte off et angélique au monologue intérieur de la protagoniste. À une séquence près – pas n’importe laquelle, bien sûr : celle de la secte ou de l’église dans laquelle un guérisseur, un curé en civil, un magnétiseur ou un baba pas vraiment cool genre Karadzic chasse les mauvaises vibrations ou exorcise les démons par simple apposition de ses mains sur les têtes des pauvres hères formant une interminable queu leu leu d’éclopés et de laissés pour compte de l’Amérique –, le film est muet. On s’est contenté de coller une piste sonore lyrique mais critique, dramatique mais rythmique, désabusée mais pas complètement blasée, commentant ou sursignifiant la dérive de l’héroïne.

Réaliser un film muet en 1960, il fallait oser. Cela l’a été. Naturellement, avec les moyens du bord, ceux d’une vulgaire série B à la Corman. Il faut dire que le 35mm, même en noir et blanc, cela coûtait bonbon à l’époque – cela l’a d’ailleurs coûté de tout temps. Les films d’avant-garde, ceux des débuts du lettrisme, par exemple, au commencement des années 50, étaient faits comme cela, en format noble ou « standard », mais avec de la pellicule de récupération. Biffée, grattée, gommée, afin que, ni vu ni connu, je t’embrouille, nul n’en puisse identifier la provenance. Ces contraintes « éco-esthétiques » ont permis de produire des images nouvelles, « hypergraphiques », une photographie inédite, dite « ciselée », avec ses interventions manuelles lenlyennes ou mclareniennes, voire avec une photo sans plus du tout d’image, de la bande amorce, noire, ou blanche, cela revient au même, sur laquelle on pouvait tout de même entendre de la poésie phonétique déclamée avec les voix d’alors – aujourd’hui plus exotiques que celles de Mistinguett, de Claire Waldoff ou de Sarah Bernardt…