Annuaire boutique
Librairie Lis-Voir
PriceMinister
Amazon
Fnac

 
     




 

 

 

 

SYMPTOMES DU JEUNE CINEMA FRANÇAIS
De Daniel Serceau
Par Pascal Manuel HEU


« Un film est un objet gentil », a déclaré Luc Besson pour se défendre contre les critiques dont il fait l’objet. Jean-Pierre Jeunet aurait pu reprendre l’expression à son compte face aux attaques virulentes d’un critique des Inrockuptibles, Serge Kaganski, qui voyait dans son Amélie Poulain un film poujadiste, voire lepéniste. La sentence de Besson aurait également pu être détournée par Daniel Serceau pour fustiger la "gentillesse", pour ne pas dire la mollesse, la fadeur ou la tiédeur, du jeune cinéma français. « Un cinéma de la gentillesse qui ne veut pas croire à la duplicité humaine », tel est l’un des symptômes qu’identifie le professeur à la Sorbonne, rédacteur de la revue Contrebande et ancien critique des défuntes Revue du cinéma et Écran. « Un cinéma de la gentillesse » : la formule est heureuse et pourrait rester, de même qu’ « un cinéma d’auteur sans auteurs », que le « film-tract » ou qu’ « un cinéma de longs courts métrages ». Symptômes du jeune cinéma français vaut toutefois autant par ses fondements théoriques et ses développements que par quelques formules chocs et des constats on ne peut plus sévères sur la médiocrité du "jeune cinéma français". Ce livre est un complément indispensable au rapport Ferran (Le milieu n’est plus un pont, mais une faille), qui, ne paraissant voir dans les faiblesses du cinéma français que des raisons économiques, occultait la responsabilité de ses acteurs, auteurs mais aussi spectateurs, voire la responsabilité de l’époque elle-même, dont l’éducation est le miroir grossissant.

A contrario, Daniel Serceau replace la "crise" du cinéma français dans une perspective plus large, son premier chapitre (« De la représentation »), qui ne fait pas moins de soixante pages, constituant une longue introduction précédant l’examen des films proprement dit. Ainsi ceux-ci sont-ils examinés à l’aune d’une critique plus générale de la société française et de ses représentations, fondée sur des références extra-cinématographiques qui déterminent des points de vue que l’on qualifiera volontiers, osons le mot bien qu’il déplairait probablement à l’auteur, de réactionnaires. Karl Popper et la télévision « danger pour la démocratie », Alain Finkielkraut et son « surmoi de la culture » en perdition, Alain Bentolila sur "l’insécurité linguistique" produite par l’école, qui favorise l’invective en lieu et place de l’argumentation, Pascal Bruckner et sa « causalité victimaire », propice au ressassement de la culpabilité, Michel Schneider et sa "Big Mother", vecteur de l’effacement du rôle du père et de l’autorité, Tzvetan Todorov et la « littérature en péril », Francis Fukuyama et son « désir fanatique d’une reconnaissance égale », sans oublier le Chaplin-Calvero (« Life is a desire, not a meaning »), etc., autant d’auteurs convoqués pour fustiger un cinéma en « osmose avec la société française dans sa perte de l’élégance syntaxique et de la richesse lexicale », avec le « procès de dégradation du bien parler », avec le triomphe de la « pulsion-reine », de l’ « anti-culture », de « la chute dans l’idéologie », de « l’adolescence prolongée », de l’infantilisme ou de « la subversion consensuelle ». Les bons esprits sauront dès lors repérer telle défense de la police, à propos de La Haine, ou telle stigmatisation de « personnages assistés » (« comme le sont nombre de Français » !) pour rejeter en bloc un ouvrage qui, à force de vouloir, contrairement à ce qu’il reproche aux films français, se départir du « champ du dicible de l’époque », prend le risque d’être qualifié de rétrograde. Á tort à mon avis, tant cette optique permet de déceler bien des travers du cinéma français, que l’on n’aurait pu analyser avec autant de pertinence sans y recourir.