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ELDORADO
de Bouli Lanners
Par Guillaume RICHARD

Synopsis : Yvan, paumé vendeur de voitures, surprend Elie, un jeune toxicoman, cambriolant sa maison durant son absence. Yvan se prend de pité pour le jeune homme, et accepte de le conduire à la frontière belgo-française, chez ses parents. Les deux marginaux prennent donc ensemble la route...



Eldorado se veut une recherche, au même titre que les célèbres ruées vers l’or des Temps Modernes. Une recherche, ici utopique et vouée d’emblée à l’échec, du bonheur et de la plénitude, véritable métal doré de nos vies actuelles. Mais Bouli Lanners ne croit plus à cet eldorado, il ne cherche plus, comme un vieux philosophe résigné auquel la vie aurait joué plus d’un mauvais tour. Et c’est bien ce propos superficiel et dénué d’intéret qui lui a valu, pourtant, tant d’éloges. Chanter ce pessimisme injustifé, naïf, facile semble être le détour opéré par Bouli afin de masquer son absence totale d’idées et de sensibilité. Ces idées (l’in-ven-ti-vi-té), et cette sensibilité, que certain ont cru découvrir derrière le jovial Bouli, ne sont en fait qu’imposture.

Ce qui horripile en premier lieu, comme une évidence, c’est la médiocrité de l’ "esthétique" d’Eldorado. A vouloir tout poétiser, en allignant toute une série de plans "trucés" et travestis, Bouli ne livre qu’un receuil de photos clichés de la Wallonie. Pourquoi ne pas avoir filmé la vie plutôt que de l’enfermer dans une stylisation abusive ? Que cela soit les paysages ou les situations narratives, aucunes n’échappent à ce procédé de surenchère qui n’a pas d’autre but que de créer un -faux- style. Au cinéma, les véritables poètes sont ceux qui ne cherchent pas à faire de la poésie. Même les usines de Seraing filmées par les frères Daerdenne sont plus vraies, et donc par là poétiques, que n’importe quel plan d’Eldorado. Alors pourquoi dénaturer et trahir la réalité à un degré aussi fort ? Comment peut-on, aujourd’hui, et avec tout le rapport de mémoire et d’histoire que cela implique, penser que poétiser et styliser l’image, le discours et la narration puisse encore créer ce qu’on appelle du cinéma ? Tous les cinéastes dignes de ce nom (quelques centaines depuis un siècle), qui ont un tant soit peu réfléchi sur leur art et sur la manière dont il ressentait la réalité, sont avant tout eux-mêmes et explorent leurs propres existences. Ils ne se travestissent jamais et ne cherchent, à aucun moment, l’effet ou le style, car celui-ci découle de leur inspiration.

Si l’approche "esthétique" -et par conséquent ethique- est en soi catastrophique, il ne faut plus espérer grand chose du reste de la marchandise. Cela en dévoile même les intentions pauvres. En effet, on ne peut que fustiger la manière dont Bouli Lanners construit son histoire et travaille les émotions. Eldorado est un film lâche, car il ne repose que sur une seule scène : celle du jardin chez les parents du jeune toxicoman. Cette scène, sur laquelle le film repose entièrement, fonctionne à partir d’un processus d’identification avec le spectateur d’une rare médiocrité. Il consiste à susciter en lui une émotion personelle, ou proche de son vécu le plus intime. En ce sens, les ficelles d’Eldorado sont très proches de celles qui animent la télévision de grand spectacle, du show de soirée en passant par les séries et les fameux documents "chocs". Ce contrôle des émotions, cette main-mise sur nos sens et notre intellect, on la retrouve aussi bien dans les techniques commerciales audiovisuelles que dans Eldorado. C’est pourquoi ce pseudo film indépendant, à revendications artistiques, est en réalité un mauvais film qui se joue du spectateur ; et, au lieu de lui laisser une totale liberté, comme dans tous les bons films, de recevoir, d’aimer, et de se laisser toucher, c’est au contraire la logique du totalitarisme qui règne à nouveau.