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[Rec] n’a pas cette envergure. Il est au fond plus classique : son procédé ne semble servir que d’alibi aux clichés qu’il nous ressert. Clichés éculés, depuis les premiers Romero en passant par Resident evil (le jeu video). La crédibilité gagnée par le procédé « télé-réalité » se fissure dangereusement à mesure qu’avance l’intrigue ; les invraisemblances sont légion, l’interprétation ne brille pas par sa finesse. Pourquoi donc l’ensemble nous a-t-il captivés, là où Blair Witch Project nous a laissés de marbre ? Peut-être parce que, sans que ses auteurs l’aient prémédité, [Rec] est un symptôme. Un miroir.

Un film d’horreur réussi est un rituel. Il permet un exorcisme. Il opère une purification, une catharsis. Il nous confronte aux angoisses primitives que nous avons refoulées, ainsi qu’à celles plus diluées, insaisissables et tenaces qui sont celles de la vraie vie. En dépit des illusions que nous nous formons, cette vraie vie, incontrôlable et informe, nous dépasse ; elle est irréductiblement anxiogène. Pour que l’alchimie opère à plein, il faut intégration du spectateur dans l’univers que le film met en scène. Implication intime, qu’il y ait empathie ou pas avec les personnages. C’est du moins ainsi que se présente le dispositif de [Rec]. Il s’ancre dans le banal. Le banal de la télévision et des images qui inondent nos rétines, que ce soit dans la rue ou devant un écran. Ici, les immeubles d’un centre-ville européen posent d’entrée de jeu la topographie du drame, son cadre physique - en l’occurrence Barcelone, mais ce pourrait aussi bien être Londres ou Paris.

Une fois ce cadre posé, [Rec] devient un film qui travaille à sa propre annihilation. Pas seulement celle de ses personnages, inexorablement dévorés ou zombifiés. Mais avant tout celle du film lui-même.

Le schéma est archétypal : réduction arithmétique du nombre de survivants, au diapason de la réduction de l’espace vital offert aux protagonistes. Jusqu’au zéro ultime. Ce qui se déploie et s’accomplit sous nos yeux, ce qui se dessine sous nos regards hébétés, c’est une spirale vers le néant. Le film trace cette courbe inexorable, dans laquelle il emporte aussi bien ses protagonistes que ses spectateurs.

[Rec] illustre sa course effrénée vers le néant en une sorte de paroxysme orgasmique qui explose dans le déchaînement hard rock de son générique de fin. Ce film n’est donc pas qu’un exutoire : c’est un miroir. De nos peurs intimes ou ancestrales, réduites à un pur déferlement sensoriel. L’horreur atteint son paroxysme. Plus aucune issue. Le spectateur ne peut plus s’identifier, il est expulsé de force. Il frémit ; il jubile. Au-delà de ses clichés et de ses déficiences, [Rec] est efficace, mais il est aussi davantage : il est captivant comme un incendie qui se déploierait face à nous, sous nos yeux fascinés par l’autodestruction. Sidération, stupeur. [Rec] nous renvoie le reflet d’un néant qui est en nous, en notre société, et où seule compte, finalement, la sensation de l’extase : c’est-à-dire, dirait Kundera, cet instant paroxystique arraché au passé et au futur, ce déchaînement orgasmique où les sens, l’esprit et le corps paraissent se diluer, exploser ; où seul le présent existe, c’est-à-dire que plus rien n’existe, nulle mémoire, nul futur, nul enjeu ; où le moi se fond dans le non-être. Quitte à en sortir annihilé, repus. Et béatement (bêtement) satisfait.

Cette défaite du sens, ou plus exactement ce primat absolu du sens sur le sensoriel, distille d’entêtants accents nihilistes. Cette tendance du cinéma ne date pas d’hier. Il se pourrait même que dans l’histoire de tout art elle se manifeste à intervalles réguliers - comme par cycles. [Rec] serait alors un symptôme parmi d’autres. Mais un symptôme particulièrement réjouissant. Un plaisir coupable dont on aurait tort de se priver, ne serait-ce que parce qu’il charrie, sous-jacente, la perspective d’une fin de cycle, d’un éventuel renouveau. Ce renouveau, d’où viendra-t-il ? Pour l’instant, la question reste en suspens, aussi béante que le vertige qui nous gagne à la fin de ce film modeste mais pas anodin.






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