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Pour donner un autre exemple, j’ai joué Constantin dans La Mouette de Tchékhov, un homme qui finit par se suicider. Le personnage était présenté comme étant complètement abandonné à l’auto-destruction et à la paranoïa. Il a un dégoût naturel pour sa mère, il est très facilement irritable, il se sent abandonné, il est abusif, il montre une extrême indulgence envers lui-même, se croyant artiste, créateur. Quand vous vous exposez vous-même à cette étrangeté, cela peut vous prendre du temps pour en sortir. C’est quelque chose que vous ne pouvez pas mesurer. Ceci dit que quand vous créez un personnage, il y a un moment où c’est une question de technique : dans quelle direction pousser le personnage ? Mais quand les émotions entrent en jeu, cela peut vous mener ailleurs. Il sera magnifique d’avoir le contrôle de cet état, de prolonger ce petit écroulement qui dure trois secondes afin d’en tirer quelque chose, quelque chose de plus profond et de le transformer en quelque chose qui sert au travail.

Objectif cinéma : Peut-être ne vous seriez pas devenu un acteur, sans ces émotions ?

Ciarán Hinds : Peut-être. Il se peut que des techniciens puissent être aussi brillants. Je présume que l’on atteint cet état quand quelqu’un se donne à une certaine vérité ou réponse, ce que nous essayons quand nous racontons nos histoires. Il y a parfois tellement d’éclat. Ces histoires vous convainquent. Et c’est ça le boulot. Le boulot est de convaincre. Le boulot est de convaincre les gens qui vous regardent. Vous êtes la personne qui passe par ses choses terribles. Vous pouvez penser qu’il ne s’agit que de vendre un sac d’oignons. Mais aussi longtemps que vous convainquez le spectateur, c’est de l’art.

Objectif cinéma : Alfred Hitchcock a dit des acteurs qu’ils font partie du mobilier.

<Ciarán Hinds : J’ai entendu des choses magnifiques sur les acteurs et je les adore toutes. Je me souviens quand j’ai fait Ivanhoé (Grande-Bretagne, 1997, télévision), la grosse machine médiévale, il y avait ce type qui s’occupait des armures. Un homme très sympathique qui avait travaillé pour l’armée. Il m’a dit [il imite sa voix] : « Tu as l’air d’être un type bien. Comment dois-je t’appeler ? Vous êtes des accessoires qui parlent. » C’est, je présume, l’équivalent du mobilier dont parlait Hitchcock. Ce sont des meubles qui bougent. Ou nous sommes des accessoires qui parlent. Quelqu’un trouverait cette description, le réduisant à un objet, répugnante. La plupart des gens penseraient ainsi. Mais le cinéma est un art visuel dont nous faisons partie et parfois, tout simplement, nos lèvres bougent, nos yeux regardent vers quelque chose...

À mon avis, c’est quand on est véritablement ému que le cinéma devient quelque chose de grand. On peut produire un cinéma dans une forme complètement classique avec des beaux cadrages, un cadre doit s’ouvrir ainsi, etc. Cela peut être très intelligent et brillant, ce style peut exciter des gens qui aiment la certitude absolue des moyens techniques, la forme pure... Moi, je suis capable de l’apprécier, mais il n’a aucun sens pour moi. C’est peut-être étrange. Mais il y a tant des goûts différents. En ce qui me concerne, dans une année où on a pu voir des films extraordinaires, des films aussi beaux, aussi magnifiques que No Country for Old Man, There Will Be Blood, c’est quand j’ai vu Le Scaphandre et le papillon que ça m’a frappé. Soudain est venu ce film qui vous donne accès à un sujet si difficile qu’il paraît presque impossible à réaliser et il vous donne la possibilité de ressentir toutes ces émotions qui sont enfermées dedans. Et le spectateur est autorisé à les pénétrer. Les sentiments émanent encore après la projection. C’était une expérience très émouvante et un film si beau, et aussi techniquement magnifique.