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Et puis soyons sérieux quelques minutes : Eastwood n’est pas Charles Bronson et a toujours su donner à ses personnages une ambiguïté salutaire. C’était déjà le cas à l’époque d’Harry, ça l’est d’autant plus aujourd’hui. Walt Kowalski est vieux, il ne comprend plus rien au monde qui l’entoure. Il a combattu en Corée mais ses petits enfants ne savent même pas où c’est ; il roule en Ford Gran Torino alors que ses enfants roulent japonais. Bref, il est le symbole d’une Amérique révolue, celle de la puissance industrielle (le film se déroule à Detroit) et des valeurs triomphantes. Un décalage qui, au-delà des effets comiques du début, dévoile les fêlures du personnage et entraîne le film dans une direction surprenante. Troisième raison de se réjouir alors : après la relative platitude de ses trois derniers films, Eastwood retrouve sa capacité à bouleverser son récit pour en accroître la densité. Cela a déjà été dit dans ses colonnes, mais rien n’empêche de le répéter : Clint Eastwood est un cinéaste classique qui fait du cinéma moderne en bousculant les codes narratifs. Dans Gran Torino, l’effet est quasi-immédiat : une fois plantés le décor et les personnages, le film prend diverses directions, en évite d’autres, laissant le spectateur dans un agréable et permanent état d’incertitude (sauf pour ceux ayant fait l’erreur de lire les critiques avant la vision, chose à éviter, particulièrement avec Eastwood).

Les exemples de cette démarche sont nombreux, des relations qu’entretient Walt avec ses jeunes voisins (on pensait à Sue, ce sera Thao) jusqu’au retournement final qui surprend par sa noirceur et son refus des codes hollywoodiens. Mais on en retiendra deux réellement emblématiques. Tout d’abord, la longue séquence de repas dans la famille de Sue et Tao : filmé avec fluidité par Eastwood/cinéaste, Clint/acteur déambule de pièce en pièce, parle avec le chaman, goûte à tous les plats et suspend le film à ses états d’âmes. Une scène nécessaire au déroulement de l’action, mais qui surprend par sa longueur, sa délicatesse et l’empathie avec laquelle est montrée cette communauté (Eastwood réac ? Foutaises !). Parallèlement, tout ce qui touche à sa maladie est traité par défaut, quelques crachats de sang et un plan furtif sur des résultats médicaux sans réelle signification. Pas de réconciliation familiale sur fond de drame médical ni de rédemption salutaire, juste une ombre qui plane sur le personnage. Du point de vue narratif, ces deux exemples n’ont pas vraiment de liens directs ; cinématographiquement, ils se rejoignent en cohérence parfaite, montrant à quel point Eastwood sait se rendre là où on l’attend le moins, aux cotés d’une "tribu" asiatique et non de la famille traditionnelle américaine.

Cette façon si originale de construire une histoire donne au film une subtilité et une profondeur incroyables, qui vont bien au-delà de ce qui est raconté sur l’écran. Elle permet également de donner tout son sens au classicisme de la mise en scène d’Eastwood, dont la discrétion n’a d’égale que l’efficacité dans la conduite du récit. C’est donc la quatrième raison de se réjouir (surtout après L’échange qui flirtait dangereusement avec l’académisme) : dans Gran Torino, chaque plan, chaque mouvement de caméra possède un sens profond et concoure à la cohérence de l’ensemble. On pense évidemment, encore une fois, à la scène centrale du repas familial, où la caméra alterne plans d’ensemble et gros plans, s’attachant à chaque détail et épousant ainsi l’intégration progressive de Walt dans ce milieu qu’il croyait hostile. On peut également citer le travelling avant d’ouverture qui part de la rue et vient terminer sa course sur un Eastwood au rictus mauvais, figé beau milieu de l’église dans son costume noir ; le film vient à peine de débuter et le spectateur sait déjà qu’il est face à un mort en sursis. On n’est pas près d’oublier enfin ce magnifique travelling latéral qui nous le montre en contre-plongée debout sur sa terrasse, fumant une cigarette et dominant la rue de sa stature magistrale ; allégorie d’un héros du passé toisant le monde à ses pieds avant de tirer sa révérence.