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FANNY ET ALEXANDRE
De Ingmar Bergman
Par Antoine BENDERITTER

SYNOPSIS : L’histoire se déroule dans la Suède du début du XXe siècle. Le film dépeint la vie d’une jeune fille, Fanny, et de son frère Alexandre au sein d’une famille aisée, les Ekdahl. Les parents de Fanny et Alexandre travaillent dans le théâtre et sont très heureux ensemble jusqu’à la mort subite du père. Peu après ce drame, la mère trouve un prétendant, un évêque, et accepte sa proposition de mariage. Elle déménage chez lui avec les enfants ; c’est un endroit où règne une atmosphère sévère et ascétique. Les enfants sont soumis à son autorité stricte et impitoyable.



« Tout est possible. Le temps et l’espace n’existent pas. Sur une mince couche de réalité, l’imagination ne cesse de tisser et dénouer ses motifs. ». Déclaration audacieuse. Conjointement naïve et provocatrice. Enfantine et métaphysique. Insensée comme une profession de foi. Mais existe-t-il des professions de foi sensées ?
Cette déclaration, on la doit au dramaturge suédois August Strindberg ; elle conclut les 5h20 de projection de Fanny et Alexandre, le dernier film que Ingmar Bergman réalisa pour le grand écran. Une œuvre-somme, foisonnante et intimidante, présentée par le réalisateur comme testamentaire.

La grand-mère lit cette étrange déclaration de sa voix suave. Pâle et attentif, le garçon s’est blotti contre la vieille dame ; ses yeux miroitent d’émotion. La caméra s’attarde sur ce visage rêveur, comme absent au monde. Et pourtant, quelle intensité dans le regard ! Après les paroles, silence profond. Fondu au noir. Écran rouge de générique. Le spectacle est fini, le spectateur se retrouve seul face à lui-même, le cœur palpitant et l’esprit indécis.

Que s’est-il passé ? Le jeune Alexandre – puisque tel est son nom – a été libéré du joug de son tyrannique beau-père : l’évêque Vergérus, mort dans un incendie. Pourtant ce dernier vient de ressurgir, telle une apparition, dans une pièce voisine. Son grand corps sombre et menaçant a bousculé le garçon ; Alexandre s’est retrouvé projeté par terre. Oui, les morts se mêlent aux vivants, les fantômes sont partout. Ce fut d’abord le cas du propre père d’Alexandre, passé de vie à trépas en jouant le spectre de Hamlet, et qui réapparaît par la suite, interprétant enfin ce rôle de manière convaincante ; désormais, c’est au tour de Vergérus, incarnation de la religion qui édicte, qui étouffe, de revenir hanter le garçon en proie à ses rêveries.
« Tout est possible. Le temps et l’espace n’existent pas » : notre appréhension ordinaire du monde relève de constructions mentales. D’un écran fait de nos préjugés, de notre éducation, qui filtrent nos regards. La vérité n’est pas réductible à des mots, ni à des cases intellectuelles ; l’art et le rêve, qui instituent leur propre vérité, rapprochent et confrontent ce qui sans eux resterait épars dans le temps et l’espace mesurables. La plus grande force de Bergman est ici de rendre palpable le mystère, irréductible et inviolable ; et de l’évoquer en dehors de sa négation (sa profanation) par une religion asphyxiante ou quelque autre système de pensée.
Ainsi, la phrase de Strindberg résonne comme un ultime défi à l’ombre castratrice de l’évêque. Elle est aussi le vecteur de son éternel retour : le monde du rêve et le monde de l’art – à la fois salvateurs et traumatiques, riches d’une ambigüité qui défie et stimule – poursuivent et répercutent, au-delà de la mort, la présence de Vergérus. Celui-ci n’est donc pas définitivement vaincu, la lutte se poursuit ; l’enfance n’est qu’un prélude. Que fera Alexandre quand il sera grand ? En plus de rêver, produira-t-il des images, dans le sillage de cette lanterne magique dont l’exhibition avait jouxté la première réapparition du père mort ? Réalisera-t-il des films ? Léguera-t-il, comme testament filmique, une œuvre où il représentera la source de ses démons intérieurs, la naissance de sa vocation d’artiste, placée sous le sceau de l’affrontement œdipien et du rejet de la névrose religieuse ?