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LA FEMME SEULE
De Brahim Fritah
Par Nicolas ONNO

Synopsis : Un fait-divers, si souvent entendu récemment. Celui de l’exploitation d’une femme, sans ressources ni papiers, venue en France trouver une vie meilleure. Elle devra monnayer sa survie et sa dignité.



POINT DE VUE

Un luxueux appartement parisien au décor très design, presque vide, oppressant. De lents travellings rompent la monotonie des images et des plans fixes. De pièce en pièce, la caméra s’arrête sur les objets du quotidien, une machine à laver qui tourne inlassablement, la vaisselle de la cuisine, à l’aspect tout scandinave. Des succédanés de sa vie d’avant, photographies prises en famille dans un petit village africain, s’y insèrent. Seule une voix résonne. Cette voix douce, légèrement éraillée, c’est celle de Akosse Legba, une femme d’origine togolaise qui accepte de revenir sur son passé douloureux. Elle a été victime d’esclavage moderne. Les rapprochés, flous, les photos de son corps, ne dévoilent rien encore, juste des mains abîmées, des bras pendants, une bouche tordue, un chignon anonyme. Elle est comme déstructurée.

Plus que rigoureuse, la démarche documentaire de Brahim Fritah, qu’on a comparée à celle de Chris Marker (pour ses « photos-romans »), dans un style sobre et épuré, sans artifices aucun, laisse toute sa place au témoignage essentiel de cette femme, dans sa tentative de réappropriation de sa personnalité. Une mise en abyme des souvenirs et de la mémoire qui sonne juste : à l’enfermement et l’isolement – l’« incarcération  » dira le cinéaste – répond la force du propos qui, peut-être, permettra à Akosse Legba (c’est le pseudonyme qu’elle a choisi) de se reconnaître dans sa totalité. Sur quelques vues du dehors, au milieu des gazouillis, nous apercevons enfin son visage, souriant.

Banalité

La réalité, la sienne, est banale et terriblement cruelle. Pour échapper à la misère et « sauver sa famille  », Akosse Legba s’en vient en France, où lui furent faits ses papiers, aussitôt subtilisés. Dans le fléau de l’esclavage, les bourreaux venaient se rassasier en ramenant la force de travail, gratuite, à domicile. Le mouvement est ici inverse : elle s’est comme livrée elle-même. Sans rémunération, cachée dans cette riche demeure bourgeoise deux ans durant, elle subit violence, humiliation, n’osant quémander la moindre attention. Comme une marque d’ingratitude envers ses hôtes tortionnaires – ses « protecteurs  » –, qui ont accepté de l’héberger. Intruse à peine tolérée, elle préfère se réfugier dans les cuisines « où elle se nourrit seulement du riz cassé dont on ne veut plus.  »