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Cependant le film montre combien cette liberté est compromise. Tengri cherche à associer la représentation de la culture nomade au problème de l’immigration, en posant la question, à savoir que devient le clandestin renvoyé de force dans son pays où il n’a ni travail ni attaches familiales. Le voyage de Temur est le retour au monde archaïque et dépouillé d’une culture où les existences suivent les saisons où les êtres humains vivent selon des traditions anciennes. Le film donne quelques aperçus de ce monde inconnu à la plupart des spectateurs européens en représentant les travaux des champs, le soin donné au bétail et la vente des produits agricoles au marché de la ville voisine. Ainsi montre-t-il une fête pendant laquelle les femmes portent des costumes traditionnels de couleurs vives et une ronde étrange, presque burlesque, où les danseurs s’immobilisent soudain. Dans la séquence de l’enterrement, il évoque la coutume selon laquelle un trou doit être percé dans la yourte pour que l’âme de la défunte puisse s’échapper. Chants et danses font partie du folklore. Le regard posé sur la culture étrangère n’est bien évidemment pas celui de l’ethnologue. En revanche, les images servant de référence culturelle créent des moments d’intimité, chargés d’émotions. Il en est ainsi dans les plans montrant des femmes qui font des broderies et dans celles où Amira et son amie travaillent sur les champs en chantant.

L’impression du pittoresque de ces images est brisée au moment où les signes de la modernité font leur entrée dans l’univers nomade isolé mais qui est loin d’être clos. Les nomades kirghizes portent des vêtements traditionnels aussi bien qu’occidentaux. On voit des carcasses de voitures et d’autres déchets du monde moderne dans la ville voisine. Taib, le beau-frère d’Amira qui a treize ans, exécute les mouvements de danse qu’un vieillard lui montre à la façon d’une danse rap et se fait réprimander par son maître. La présence de soldats et de prostituées dans la ville rappelle un autre mode de vie engendrant un sentiment de tension. Le parc industriel avec la statue d’un cosmonaute filmé sous un ciel de plomb évoque l’éclatement de l’Union Soviétique et la dégradation de la société industrielle.

L’univers dans lequel Temur retourne n’a donc rien de paradisiaque mais est un monde instable. Si l’assèchement de la mer d’Aral et la mort de sa femme et de son enfant, victimes d’une épidémie, ont poussé le capitaine-pêcheur vers l’immigration, il retourne dans une société en transformation, voire en disparation. Shamshi est, comme tant d’autres hommes du village, parti pour rejoindre les talibans en Afghanistan. D’autres hommes sont devenus mercenaires en Irak ou travaillent sur des grands chantiers en Chine.

Si la cinéaste française révèle une communauté en crise, elle aborde cette idée par les déchirements à l’intérieur du groupe nomade. Temur, loin d’être le bienvenu au jailoo (le camp de yourtes établi sur les pâturages en haute montagne) reste un étranger qui rencontre de la méfiance et du rejet. Ainsi a-t-il mis sa yourte à l’extérieur du camp et observe ses habitants de loin. S’il se sent tout de suite attiré par Amira, il cherche cependant à l’éviter sachant combien de problèmes l’affaire avec une femme mariée risque de créer. Tengri met en lumière le conflit entre les sexes dans une communauté traditionnelle bien que le fanatisme du moudjahidin Shamshi ne soit pas partagé par tous les villageois. Amira qui a dix-huit ans est une jeune femme vive qui souffre d’un mariage non-consommé avec un mari la plupart du temps absent. Elle désire un enfant pour se sentir comme une vraie femme et pour l’être aux yeux de la communauté nomade en accord avec les images traditionnelles des sexes. Quand Shamshi est de retour mais s’endort sous l’effet de l’alcool, Amira doit faire face à l’impossibilité de ses désirs.