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IN THE STREET (1943-1952)
d’Helen Levitt
Par Nicolas VILLODRE

Helen Levitt a collaboré à deux films : The Quiet One (1948), réalisé par Sidney Meyers, long métrage qui fut récompensé à Venise en 1949, et au court métrage In the Street (1943-52), co-réalisé avec Janice Loeb et James Agee, que l’on a pu découvrir lors de la rétrospective consacrée à la photographe à Madrid et à Cherbourg.



Dans le cadre de la très belle exposition Helen Levitt, Lyrisme urbain, Photographies 1936-1993, présentée cet été au Muico de Madrid avant son accrochage automnal à Cherbourg, nous avons vu le court métrage d’une douzaine de minutes co-réalisé par cette artiste avec Janice Loeb et James Agee en 1943-44 et monté par la photographe seule en 1952, film sobrement intitulé In the Street (cf. http://www.youtube.com/watch ?v=wZ_hV269l5Q). Ce titre pourrait suggérer que Levitt se situe dans le courant dit de la « Street Photography » où l’on a rangé des artistes comme Lisette Model, récemment hommagée par le Jeu de Paume (cf. http://www.paris-art.com/galerie-photo/Lisette%20Model/Lisette%20Model/6908.html). En réalité, les partis pris esthétiques (le naturalisme de bons aloi et sentiments) et le type de montage choisi, qui s’autorise plus souvent qu’à son tour l’injection de micro-séquences de fiction ou, du moins, mises en scène (comme le prouve l’usage du champ-contrechamp, par exemple dans la scène de la mamma qui s’approche du bébé dans la poussette) d’où se dégagent certains de ses thèmes de prédilection, rapprocherait cet opus des « films de villes » de Strand-Sheeler (Manhatta, 1921), Ruttmann (Berlin, Symphonie d’une grande ville, 1927), Moholy Nagy (Marseille Vieux Port), Vertov (L’Homme à la caméra), Vigo (A propos de Nice), Lotar (Aubervilliers), etc.

Helen Levitt pose un regard subjectif, artistiquement engagé, politiquement progressiste, sur la ville qu’elle connaît le mieux et, grâce à un Leica acquis dès 1936, fixe pour cette éternité relative qu’on appelle la postérité ses points de vue sur les quartiers les plus défavorisés. Ses plans sont la plupart du temps serrés, avec très peu d’air autour des êtres - sa principale source d’inspiration. Des signes nous parviennent tout de même du réel maintenu hors champ (cf. les affiches politiques de la campagne électorale pour les élections à la Chambre des représentants et notamment celle avec le slogan suivant : "Elect Israel Davila"). Mais, comme le nota Walker Evans, « le travail d’Helen Levitt peut être appelé "anti-journalisme" ». Nous sommes ici dans le domaine de l’art et dans la poésie. Jean-François Chevrier remarque très justement dans le catalogue édité par Contrejour, qu’« elle s’attribue un territoire mais ne le décrit pas ». Ou, qu’en d’autres termes, dans la ligne tracée par Cézanne, elle tend vers l’abstraction : elle « délocalise la figure et défigure le lieu ». Se fondant dans le paysage au lieu de se laisser distraire par lui, évitant d’utiliser le viseur de l’appareil pour mieux se mêler à la foule (cadrant ses sujets façon espionne avec un système de miroir qui lui permet de feindre de regarder à côté, comme le lui enseigna Agee lors d’un reportage dans le métro new-yorkais), pratiquant la soi-disant "candide camera", elle dévoile ainsi la pauvreté, la démunition, le total dépouillement de familles reléguées ou bannies hors des beaux quartiers, qui n’ont rien de tragique, comparées à la misère et à la cruauté existentielle des « Olvidados » figés eux par le soleil et la mort, palpable dans ses images du Mexique (l’autre volet de la rétrospective du Muico). L’une des plus belles images de Levitt, prise plusieurs années avant celles du film, montre un groupe de pré-adolescents, captés en gros plan, souriants. L’image date de 1940 mais l’accoutrement des gamins annonce déjà un peu le look des gangs de rappeurs contemporains.