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La Peau du milieu (1957)
de Gabriel Pomerand
Par Nicolas Villodre


Cette curiosité esthétique fut réalisée par Gabriel Pomerand, pionnier du mouvement lettriste, tournée avant 1953, montée en 1954. Le film traitant en partie, par son corpus de corps mis à nus, du refoulé militaire colonial (les « modèles » pour photographe sont surtout des anciens des Bats d’Af ou de Biribi, des prisons du Maghreb, clochardisés du côté de Maubert ou de Mouffetard), il fut, semble-t-il, censuré par les autorités jusqu’en 1957. Produit en format 35mm par Alga Cinéma, photographié par Louis Page, rendu possible par les connaissances du poète initié ou affranchi Robert Giraud, dit Monsieur Bob (auteur, avec l’inspecteur de police Jacques Delarue, d’un ouvrage sur le même sujet, illustré par Doisneau, publié en 1950, Les Tatouages du milieu), le court métrage s’intitule La Peau du milieu et dure treize minutes. Il a été restauré par les Archives françaises du film du CNC et nous avons pu le découvrir à l’occasion du festival de films restaurés de la Cinémathèque Française. Ce film mythique, qu’on croyait disparu, voire imaginaire, a été retrouvé grâce à Olivier Bailly (qui en a déniché une copie 16mm), est une agréable surprise : une petite merveille du genre.

Des accords de guitare jazz émaillent une B.O. riche en sons et en sens où se mêlent la musique d’Henri Crolla (le guitariste d’Yves Montand à qui il présenta, soit dit en passant, Simone Signoret, et, plus tard, découvreur de Moustaki et d’Higelin), une chanson écrite par le musicien et Pomerand interprétée par Fabien Loris, et des morceaux choisis par… Lucien Morisse (futur producteur de tubes de variétés, lanceur de vedettes de la chanson telles que Dalida, qu’il épousa, d’ailleurs, Petula Clark, Christophe, Polnareff, directeur dans les années 60 des programmes d’Europe 1). On entendra, entre autres, des morceaux de Bach joués approximativement par un violoniste débutant. Sans parler de la parole : une voix off, comique, désabusée et on ne peut plus documentée.

Il y est notamment question de la fameuse devise des bagnards, ce « Mort aux vaches » qui est la « Marseillaise des durs », des enfants du malheur. Le commentaire évoque lyriquement la « faiblesse de leur destinée », leur malchance, et parle même de sorcellerie, de société secrète du milieu, de défi, de beaux-arts aussi. Pomerand, qui avait publié un grimoire illustré dans le style naïf des rébus enfantins (Saint-Ghetto des Prés, 1950) et qui a partagé la vie d’une bohème fauchée au centre du Paris existentialiste, admire cette écriture ou art populaire et, évitant le voyeurisme et le pittoresque facile, il montre sa profonde empathie pour les exclus que lui présente Monsieur Bob. Malgré la distance et le ton ironique du commentaire, le tatouage est pris ici très au sérieux, comme le fut, du reste, avant-guerre le graffiti de la part des surréalistes (cf. à cet égard les photos de Brassaï publiés en 1933 dans Le Minotaure, qui firent l’objet d’un magnifique album illustré). Dans le rite ésotérique, l’expression guerrière, le message-média, l’art corporel du tatouage, le corps humain est le support qui se substitue au mur de la caverne ou... de la caserne.

La caméra montre un dérisoire jeu de dames gravé sur la poitrine d’un taulard et des joueurs y déplaçant leurs pions. On assiste à une brève démonstration ou séance de tatouage, du côté des Puces de Saint-Ouen. La prise de vue emprunte au style anthropométrique institué par Alphonse Bertillon à la fin du 19e siècle (technique dite du bertillonnage). On découvre une typologie de cet art mineur produit par des « copistes » plus ou moins talentueux. Avec ses mots crus, ses slogans définitifs, ses signes corporatifs (cf. l’ancre des marins) ou cabalistiques. Ses « merde » qu’on se fait graver sur le front. Ces différentes écritures « sur peau d’homme ». Les traits soulignant les yeux, une « coquetterie de souteneur », de nos jours totalement oubliée. Cette ligne hachurée faisant le tour du cou d’un futur criminel et l’inscription destinée au manieur de guillotine : « Découper suivant le pointillé ».

Dans cet esprit, on a droit à une série de sourires édentés qui annoncent les couvertures du magazine Hara Kiri. Le film se réfère à l’ouvrage de Giraud et Doisneau et présente en banc-titre un bon nombre de portraits photographiés sur fond noir. Le dernier graffiti-tatouage dit bonnement : « Tout me fait rire ».