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A Scanner Darkly
A SCANNER DARKLY
De Richard Linklater
Par Pascal LAFFITTE

SYNOPSIS : Dans un futur proche, une drogue dénommée « Substance D » fait des ravages en provoquant des lésions irrémédiables au cerveau. Bob Arctor (Keanu Reeves) travaille pour la brigade des stupéfiants, le corps dissimulé sous un « complet brouillé » lui assurant un total anonymat vis-à-vis de ses collègues. Devenu dépendant de la drogue, Arctor fait partie d’une communauté de marginaux toxicomanes sur qui il rédige régulièrement des rapports pour ses supérieurs. Un jour, il reçoit la mission de s’espionner lui-même…



POINT DE VUE

Keanu ReevesAprès Blade Runner (Ridley Scott, 1982), Confessions d’un barjo (Jérôme Boivin, 1992), Total Recall (Paul Verhoeven, 1990), Screamers (Christian Duguay, 1995), Impostor (Gary Fleder, 2002), Minority Report (Steven Spielberg, 2002), et Paycheck (John Woo, 2003), voici au tour d’un autre écrit de Philip Kindred Dick (1928-1982) d’être adapté à l’écran. Auteur de 36 romans et de 5 recueils de nouvelles, marié puis divorcé 5 fois, Philip K. Dick a souvent eu recours aux amphétamines pour trouver l’inspiration. Dans les années 70 il se fait désintoxiquer dans une terrifiante institution pour toxicomanes : X-Kalay. Il se souviendra de l’éprouvante thérapie lorsqu’il écrira en 1977 A Scanner Darkly, traduit en français en 1978, sous le titre Substance Mort. On retrouve aussi dans le roman la paranoïa qui habitait son auteur durant la période Nixon, lorsqu’il était persuadé que non seulement le gouvernement le surveillait constamment, mais avait organisé le cambriolage de sa maison. A Scanner Darkly fait partie de la veine noire de Dick, de ses ouvrages ne laissant que peu de place à l’espoir, dépeignant un monde plein de simulacres, dans lequel les rapports humains sont forcément voués à l’échec. Son livre n’est pas de la science-fiction / action, mais davantage un drame se situant dans le futur, faisant la part belle aux conversations entre ses personnages. De la science-fiction / réflexion, en somme.

Le film réalisé par Richard Linklater est une adaptation remarquablement fidèle du livre. Le visuel de A Scanner Darkly est très étrange, du fait du choix d’utiliser un procédé appelé Rotoscope, consistant à filmer en simples vues réelles, puis à transformer chaque image en peintures animées. Dans ses dessins animés The Lord of the Rings (1978), Fire and Ice (1983), Cool World (1992), le cinéaste Ralph Bakshi a souvent eu recours à l’usage intensif du Rotoscope, ce qui lui permettait de rendre réalistes certaines séquences à moindre frais. Le but est tout autre pour Richard Linklater qui avait précédemment employé cette technique dans son long-métrage Waking Life (2001). Il s’agit au contraire de s’éloigner du réel en montrant une version peinte de la réalité. Cette approche est en accord avec l’état d’esprit que l’on trouve généralement dans l’œuvre de Dick, s’interrogeant perpétuellement sur ce qui est vrai ou faux. Mais surtout, la technique du Rotoscope (qui grâce aux ordinateurs a fait bien des progrès depuis les animations de Bakshi), permet de traduire en images frappantes l’une des idées très étonnantes du roman. Il s’agit évidemment du « scramble suit », cette « tenue brouillée » faite d’un million d’images fragmentaires d’individus les plus divers, faisant de l’agent des stupéfiants qui la porte un Mr. Tout-le-Monde, parfaitement incognito. On remarquera à ce sujet un hommage à Dick, dont l’image apparaît une fraction de seconde, parmi les mille visages de Bob Arctor, lorsqu’il donne une conférence à propos de son travail.

Wynona RyderEn 1972, Dick avait publié We Can Build You, appelé en français Le Bal des schizos. Le titre français ne convenait pas trop au roman, en revanche, il résume assez bien l’histoire de A Scanner Darkly. En effet, Bob Arctor et son supérieur Hank, tous deux porteurs d’une « tenue brouillée », ont des existences de schizophrènes. La situation est la pire pour Arctor, chargé en tant qu’agent d’enquêter sur le toxicomane qu’il est ! La paranoïa règne aussi en maître dans le film, non sans humour noir, puisque les toxicomanes irrécupérables faisant partie du cercle d’Arctor sont persuadés d’être surveillés. Une part de leurs doutes est due à leur imagination survoltée de drogués, mais une autre part est bel et bien fondée ! Le gouvernement agit effectivement comme un Big Brother, un œil surveillant les activités de ses citoyens, un monstre froid pour qui tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins. Peu importe alors que ses agents ne soient que des pions. En fait, Bob Arctor est un personnage torturé assez proche de ceux que l’on trouve dans les romans policiers de James Ellroy, notamment Danny Upshaw le jeune enquêteur du Los Angeles Sheriff’s Department de The Big Nowhere, paru en 1987. L’interprétation monolithique de Keanu Reeves en Arctor déçoit un peu. D’un certain côté on peut se dire qu’Arctor est déjà trop atteint par la Substance D pour pouvoir montrer une palette d’émotions variées, mais de l’autre on ne peut que déplorer un manque d’intensité dramatique assez flagrant. Alors que le dilemme de l’agent dans une situation invraisemblable et insoutenable, devrait émouvoir, il n’émeut que bien peu.

Federico Fellini avait réalisé en 1953 une très belle étude de jeunes hommes désœuvrés dans un petit village d’Italie. I Vitelloni avait été baptisé en France Les Inutiles. D’une certaine manière, A Scanner Darkly est une version trash et futuriste de celui de Fellini, en montrant des drogués ravagés par des maux de leurs temps. Le fait que le film de Richard Linklater soit en grande partie interprété par des acteurs « déchus » contribue fortement au sentiment de malaise qu’il provoque. Le long passé de toxicomane de Robert Downey Jr. a sûrement dû lui servir pour incarner de façon si époustouflante James Barris, une sorte de croisement entre l’Addison DeWitt de All About Eve (Joseph L. Mankiewicz, 1950) et un junkie à l’avenir des plus limités. Wynona Ryder, millionnaire cleptomane à ses heures dans la vie réelle, semble enfin trouver un rôle intéressant après une traversée du désert assez pathétique. Quant à Woody Harrelson, il est plus fatigant que drôle, en Ernie Luckman, ce toxicomane au comportement très enfantin.