|
Mathieu Amalric :
J’ai envie de rebondir sur certaines de vos remarques, un
peu comme sur la couverture du livre que j’avais, et que l’on
m’a d’ailleurs volé avec toutes mes notes trois jours
après le mixage du film. Cette couverture représentait
la pelouse verte d’un coin du court de Wimbledon, avec une
balle qui rebondissait juste derrière la ligne blanche,
faute. Et cette image a dû me marquer presque autant
que la phrase de quatrième de couverture : " un
homme part sur les traces d’un écrivain qui n’a pas
écrit ".
C’est ce paradoxe qui nourrit toute l’œuvre, c’est une
sorte de puits sans fond qui m’a fait penser à Vertigo
(Sueurs froides, 1958), d’Alfred Hitchcock. Si je devais
refaire le film aujourd’hui, il aurait probablement gagné
à ce que je n’oublie pas tant Vertigo en route.
C’est toujours cette impression d’angoisse, de peur, de vertige…
La narratrice - car Jeanne, en effet, est un peu une
narratrice - devient plutôt un personnage à
la fin. Et c’est à partir de là, seulement,
que je me suis autorisé à m’éloigner
du roman, sur la partie londonienne.
C’est drôle, je vous entends parler de cette histoire
de pull à la fin, et je me dis " Mince !
Pourquoi ai-je enlevé ce truc du pull ? "…
Peut-être parce que j’ai tout fait au dernier moment.
Ou alors, peut-être, j’ai eu peur de la sensiblerie.
C’est très difficile de filmer une veille dame qui
donne un pull à une jeune femme, sans que cela fasse
un peu relique. Il y avait quelque chose que je n’ai pas trouvé,
là… Alors que vraiment, cette dernière phrase
du roman, quand le narrateur tient dans sa main le pull " comme
on tiendrait un enfant "… Le dernier mot du
livre est " enfant " ; c’est
quelque chose qui m’a bouleversé quand je l’ai lu pour
la première fois.
Sur la fin, c’est étrange, comme vous dîtes…
Le film est court (1h12) mais il apparaît plus long.
Après l’avoir vu, tout le monde pense qu’il dure environ
1h30. On a même menti longtemps en disant qu’il faisait
1h23, et personne ne nous a posé la question… Mais
là encore, je peux dire que j’ai été
fidèle au roman qui est très bref. Et tout de
suite, j’ai senti que c’était justement par sa brièveté
qu’il m’avait transpercé.
C’est cette espèce de mystère, d’objet hybride,
qui pourtant est un roman plein d’air, plein de trous, notamment
dans le temps qui s’écoule entre chaque journée.
D’ailleurs, il y a quelque chose que je n’ai pas réussi
à bien restituer dans le film, c’est que la narratrice,
à chacune des quatre saisons, ne passe qu’une journée
à Trieste. Elle arrive le matin, et elle repart le
soir-même. Pour moi, il s’agissait d’une femme pressée,
qui a beaucoup de choses à faire dans la journée
mais qui ne veut pas dormir dans cette ville.
Il y a une phrase qu’on a laissée en voix off,
une phrase extrêmement troublante dans la lecture du
roman : " Et pour la première fois
dans ce livre, je m’endors dans un vrai lit ".
C’est au moment où la narratrice – pardon, le
narrateur, je ne sais déjà plus si je parle
du film ou du roman – arrive à Londres, où
il passe deux jours. Et on le voit dormir. Et là, on
se demande ce qui se passe, et qui raconte ce truc :
" Ah, ce n’est plus le narrateur qui parle, c’est
maintenant l’auteur, donc le narrateur est devenu écrivain.
Et le livre que je suis en train de lire n’est pas le livre
de Daniele Del Giudice, c’est le livre de quelqu’un qui s’est
découvert écrivain, ou qui a vérifié
son désir d’écrire ". Il y a là
comme une structure cyclique, que j’ai failli reprendre.
J’ai failli commencer le livre par la fin. Plutôt que
de se faire guider à pied jusqu’à Trieste par
un militaire anglais dans la première scène,
Jeanne Balibar aurait alors rencontré ce militaire
avec un pull à la main, et alors seulement l’histoire
aurait débuté, cela aurait pu recommencer. Et
puis j’ai trouvé cela un peu trop malin. La mise en
abîme est une structure tellement contemporaine, tellement
à la mode. On n’ose plus le linéaire, on a l’impression
que raconter une histoire dans l’ordre est une preuve de bêtise.
Je pense à un certain nombre de films comme Usual
Suspects (Bryan Singer, 1995) par exemple, que finalement
je hais, parce que… voilà, c’est malin. Et c’est vrai
que grâce au monteur, François Gédigier
qui n’est pas un homme malin, j’ai pu revenir à une
certaine forme de linéarité, en laquelle il
me donnait confiance. Je voulais tourner dans l’ordre.
Objectif Cinéma :
Pourtant, ça ne doit
pas être simple quand, dans le livre, deux paragraphes
qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre - ni dans
le déroulé chronologique des événements,
ni dans l’enchaînement logique de l’intrigue -
sont reliés entre eux, l’un à la suite de l’autre.
Comment rendre compte, malgré tout, de cette impression
de continuité, probablement dû à la mémoire
des paragraphes précédents ?
Mathieu Amalric :
Le sujet du film, c’est justement de voir quelqu’un en train
de vivre quelque chose et de s’interroger en voix off
sur ce qu’elle vit. Dans le livre, le narrateur parle même
au futur : " Je suis en train de vivre ça
et je m’en souviendrai quand je ferai ça ".
Ce rapport me passionnait.
La mémoire opère souvent à travers un
travail de résumé, de liste. Comme dans cette
scène au restaurant, où elle dit en voix off :
" Il écrivait très peu de relatives,
il a cassé une vitre quelques jours avant sa mort,
quelqu’un l’a gardée en hommage à sa mémoire… ".
Toutes ces informations factuelles, comme si la littérature
lui venait d’abord par le résumé. Et puis le
résumé devient de l’imaginaire, et cet imaginaire
donne envie de…
Dans le roman, chaque personnage que le narrateur rencontre
veut lui montrer des photos de Roberto Balzen, l’écrivain
qu’il recherche. Et ces photos, il ne veut pas les voir, il
s’enfuit à chaque fois. J’ai essayé de restituer
cela, ce refus de l’image, cette préservation de l’imaginaire.
C’est pour ça que j’aime bien la phrase de Ljuba à
la fin : " Mais alors, vous avez beaucoup
inventé ! ". On se dit alors que
tout ça n’est pas vrai… Et c’est exactement ce qui
m’est arrivé avec ce roman. Car Roberto Balzen a réellement
existé. Daniele del Giudice est parti sur les traces
d’un homme qui était un personnage important de la
vie artistique à Trieste il y a quelques décennies,
qui était l’ami de Svevo, de Montale, de tous les grands
écrivains triestins. A un moment, j’ai pris ce livre
comme un document.
Vous parlez de cette scène où le train arrive,
ou plutôt n’arrive pas, au début du film et qui,
là encore, reprend assez fidèlement le roman.
J’ai demandé à Daniele Del Giudice où
je pouvais filmer cet endroit par où le train arrivait
à Trieste et il m’a répondu : " Ah
mais non ! Il n’arrive pas par-là ! Cette
scène, je l’ai inventée… ". Et
à nouveau, j’ai eu un sentiment de vertige. Je me suis
rappelé : " Oui, bien sûr,
Daniele est un écrivain, c’est un écrivain,
donc il a inventé cela… ". Et là,
pour la première fois, j’ai eu l’impression de trouver
le point juste d’où on pouvait raconter cette histoire.
De son côté, Daniele, lui, se disait " désolé ",
tout le temps. Et puis il s’est à un moment écrié :
" Mais pourquoi est-ce que je n’ai pas fait du
narrateur une femme ? Oui, c’est vrai, ainsi, c’est beaucoup
mieux ! ".
Et toutes ces lignes, ces perspectives, la géographie,
tout ça, c’est dans le roman, Daniele ne parle que
de ça, il donne envie de filmer comme ça. Je
me souviens d’une scène du livre, que finalement nous
n’avons pas eu le temps de tourner, où le narrateur
regarde juste les voitures prendre un virage. Elles prennent
toutes le même virage mais elles sont toutes différentes,
et elles ne suivent pas forcément la même ligne…
Et puis il y a le coup du géomètre dans le film,
qui est écrit aussi dans le livre. Je sais d’où
cela vient. En revoyant dernièrement Il était
une fois un merle chanteur (Otar Iosseliani, 1970), qui
est un de mes films fétiches, je me suis aperçu
qu’il y avait la même scène. D’ailleurs, Otar
me connaît depuis que je suis gosse et, si je fais du
cinéma, c’est parce que… Enfin c’est parce que c’est
lui. Il a été mathématicien, et musicien
aussi… Et… Mais voilà, ce qui est formidable quand
on parle de ce film, c’est qu’on ne sait plus vraiment où
on va…
Mais vous avez senti, tout de même, à quel point
j’ai pu être fidèle au roman. Par exemple quand
vous me parlez du plan de la planche à voile… Ce plan
reprend exactement le début de la scène de l’été
dans le roman. Enfin, fidélité n’est pas vraiment
le mot. Je filmais le livre à la main, pourtant. C’est
comme une fidélité à l’esprit du livre,
sûrement.
Objectif Cinéma :
Vous avez recomposé
beaucoup de choses, pourtant… Mais vous n’avez peut-être
pas toujours pensé au moyen avec lequel vous transcriviez
le roman en cinéma…
Mathieu Amalric :
Non, tout ceci était très intuitif, je n’y pensais
pas vraiment. Sauf pour les lignes et la géographie,
quand-même. C’est pour cette raison, consciemment, que
nous avons choisi le format 1/85, en forme de rectangle beaucoup
plus allongé horizontalement que le 1/66 classique.
Le 1/85 se situe entre le format carré et le cinémascope.
Et j’ai fait ce choix avant même d’aller à Trieste,
à la seule lecture du roman.
Dès que j’ai lu le roman, j’ai tout de suite eu l’intuition
qu’il fallait que je me mette dans les traces de Daniele,
comme lui s’était mis dans les traces de Balzen. A
un moment même, je suis allé en repérages
avec Daniele. J’étais donc avec l’écrivain de
ce livre, à Trieste, qui me présentait ses lieux,
ses trajets et, évidemment, les survivants de cette
aventure qu’il avait vécue quinze ans auparavant. J’ai
même rencontré une femme, la dame au sextant
dans le roman, qui était une amie de Balzen et qui
vit toujours. Nous avons tourné dans son appartement,
appartement dans lequel Daniele est entré il y a quinze
ans et qu’il décrit dans le roman.
Objectif Cinéma :
Oui, c’est cela qui est très troublant. Vous, qui ne
faîtes que le film sur le livre sur le narrateur qui
enquête sur la réalité, vous en venez
vous-même à entrer en contact direct avec la
réalité… A la fin, on ne sait plus où
on se situe exactement…
Mathieu Amalric :
Oui, et en même temps, j’ai essayé de m’interdire
cette matière, toujours en raison de cette histoire
de mise en abîme et de malin. Je préférais
faire confiance à ma première sensation de lecteur
direct du roman, en tant que réalité brute.
J’ai commencé par recopier textuellement le roman,
sur ordinateur. Ensuite, je l’ai mis sous forme de scénario
scolaire : extérieur-jour, etc., en ne voulant
retenir que les actions. Et là, je me suis aperçu
que le roman était bourré d’actions et, en ce
sens, totalement cinématographique, contrairement à
la première impression de dilution qu’il peut dégager.
Cela me rappelle une phrase du réalisateur Jean-Claude
Biette : " Plus il y a d’intrigue, et moins
c’est intrigant ".
J’ai réalisé que le narrateur arrivait en
train, que le train tombait en panne, qu’il lui fallait atteindre
Trieste à pied en suivant les voies, puis chercher
des adresses dans des annuaires, trouver le bon bus, avoir
froid, manger, ne pas avoir le temps, aller vite pour pouvoir
reprendre son train le soir, etc. Il y a beaucoup de quotidien
là-dedans. Même si le roman n’en a pas l’air,
je suis arrivé à y trouver de la chair.
Parce que j’avais vraiment la pétoche. J’avais peur
de faire un film sans chair, où il n’y ait que de la
parole. La première scène que nous avons tournée
est celle de l’entretien avec le Monsieur au cigare, qui parle
de la peur de la banalité. Il s’agit d’une scène
excessivement découpée, on a dû faire
environ vingt-cinq plans, ça n’arrête pas de
tourner autour du personnage. Et je me souviens que c’est
parce que j’avais la pétoche de l’ennui, du discours,
que tout cela soit uniquement un film d’interviews, de la
parole. Je pense que j’ai multiplié les plans pour
faire cinoche. Ce sont des champs/contre-champs très
bizarres, on saute l’axe, on est souvent au-dessus, en-dessous,
sur le côté, en gros plan, on tourne tout autour
du sujet.
Et après ça, j’ai été plus rassuré,
plus serein. Parce que nous avons eu la chance de pouvoir
prémonter entre chaque partie, ce qui a été
très important. Peu à peu, nous avons été
amenés à réagir non plus au roman, mais
au film en train de se faire. Et puis cela a été
la sensation, toujours. Je voyais Jeanne écoutant ces
gens, et je m’intéressais à où cela allait
chez elle. Que va-t-elle en retenir ? Que va-t-elle en
faire ? J’avais l’impression que tout le suspense était
là. Cette simple interrogation me suffisait.
Quand on a fini Trieste, et juste avant d’aller à Londres,
j’ai commencé à montrer ce pré-montage
à des amis, et ils m’ont demandé de quoi j’avais
envie, ensuite. Je leur ai répondu que je voulais alors
quitter le prétexte de Jeanne questionnant des gens
sur un écrivain qui n’a pas écrit, et que je
voulais maintenant me focaliser sur elle.
Ce n’est pas le cas du roman, je crois. Dans le roman, la
partie londonienne se constitue surtout de deux grands entretiens
avec Ljuba, et on ne sort pas vraiment de la logique d’enquête
sur Balzen qui a prévalu à Trieste. J’ai inversé
cela. Je voulais que Jeanne ne soit plus questionneuse, mais
qu’elle ait déjà butiné sa matière
et que, en arrivant à Londres, elle ait déjà
écrit. D’où le fait d’avoir filmé cette
enveloppe brune, contenant le texte qu’elle donne dans le
film à Ljuba.
Alors que, en lisant le roman, on a concrètement le
résultat de cette écriture dans la main :
le livre lui-même. Mais dans un film, cela ne marchait
pas, sauf à faire de la narratrice une réalisatrice
de film qui aurait projeté son propre film à
la fin du film… chose que j’ai failli faire à un moment.
Objectif Cinéma :
Vous avez écrit les
scènes précisément à l’avance ?
Mathieu Amalric :
Oui, assez. Mais nous n’avons pas fait de storyboard a priori.
Il y avait une improvisation préalable, au moment où
nous arrivions dans un endroit pour tourner. Nous avions très
peu de pellicule, mais nous avions tout de même du temps.
En équipe réduite de cinq ou six, nous tournions
sans lumière à l’aide d’une espèce de
pied à roulette. Avec Christophe Beaucarne, le chef-opérateur,
nous nous en servions pour chercher, pour tourner autour du
sujet à filmer.
Nous cherchions la densité du plan, encore une fois
pour éviter la… pas la contemplation bien sûr,
car évidemment c’est un film contemplatif, évidemment !
Mais justement, parce que je savais que c’était un
film sur la contemplation, je voulais le raconter dans un
genre policier, dans un rythme inverse. Je voulais faire du
contrepoint, constamment. D’ailleurs, Christophe avait fait
énormément de publicité auparavant. Je
ne parle pas de l’esthétique, mais de la densité
assez impressionnante qui existe parfois dans certaines publicités
où, en trente secondes, une chose bien précise
est racontée. Je cherchais cette densité-là.
Parce que le roman aussi est comme ça.
Donc tout ceci avait à voir avec de l’improvisation.
On ne savait rien avant, on cherchait, on plaçait les
acteurs. Et, à un moment, on trouvait la bonne géométrie.
On faisait une ou deux prises seulement, il y avait très
peu de pellicule. Et à partir de là, c’était
forcément très précis.
A la fin de chaque séquence, on faisait des plans-mémoires,
c’était devenu un rituel : on refaisait exactement
le même trajet que le personnage dans le livre, on vivait
d’abord les choses et puis ensuite, on tournait le plan qui
résumerait le mieux le souvenir du plan qu’on venait
de tourner. Et des fois, c’était rien. Par exemple,
pour la scène de la bibliothèque, c’était
juste le plan du casier vide, qu’on finalement gardé
au montage. D’ailleurs, les affichistes m’ont déclaré
qu’il avaient l’impression que leur travail était déjà
fait, que dans le film il y avait déjà une synthétique
des plans.
En fait, j’ai écrit deux scénarios. Le premier,
je vous en ai parlé, pour dégager l’action.
Et ensuite une seconde version, encore plus épurée,
ce qui était bien aussi, ce qui me permettait de travailler
la vitesse, pour toucher une subvention du CNC. Et ça,
c’est chouette, c’est important. Le cinéaste n’est
pas comme l’écrivain seul devant sa page blanche, le
cinéma coûte beaucoup d’argent, il faut donc
passer par l’accord d’instances, de financeurs.
Je devais donc écrire quelque chose qui donne l’impression
que c’était un film " normal ",
avec de l’action. Un film qui ne serait pas intello. Car je
savais qu’on allait me casser les pieds avec ça. Qu’on
me dirait que c’est un film littéraire. En fait, je
trouve formidable de se mettre dans la situation de l’arnaque,
c’est-à-dire de chercher à écrire quelque
chose qui ressemble d’emblée à du cinéma,
et pas à de la littérature. Je devais passer
par le CNC, et je sais que cela m’a servi énormément
à trouver le cinéma.
Je pense par exemple, au moment où Jeanne va voir les
infirmières. Le roman dit : " Elle
garde la tasse sans me la donner. Elle dit : ’’Maintenant,
vous devez nous dire si les poésies que cette dame
récite sont vraies’’. J’ai demandé ce qu’elle
entendait par vrai. Elle a répondu : ’’Si c’est
elle qui les a écrites’’. Je ne m’y sentais pas obligé,
mais j’ai raconté ce que je savais ". Comment
vous faîtes, quand vous devez écrire un scénario,
pour adapter ça : " Je ne m’y sentais
pas obligé, mais j’ai raconté ce que je savais " ?
Soit, vous mettez sous forme de dialogue : " Cette
femme s’appelle Anita Pitoni, c’est une poétesse, c’est
vraiment elle qui a écrit ces poésies, etc. ".
Et là, vous n’êtes plus dans le film que j’ai
envie de faire, qui n’est pas un film de dialogues. Soit,
vous changez. J’ai eu cette idée de Jeanne racontant
effectivement ce qu’elle savait à l’écran, et
la voix off disant : " Je ne m’y
sentais pas obligée, mais j’ai raconté ce que
je savais ". C’est parce que je devais convaincre
des financiers que j’ai eu cette idée de cinéma.
Ces gens veulent voir du cinéma, ils attendent des
codes connus. Et la commande, avec son droit de veto, est
assez excitante pour cela.
Toujours, je me disais que je faisais du spectacle, toujours.
Je ne faisais jamais de la poésie. La poésie,
on la découvre au montage, c’est tout. Toujours spectacle,
action, densité, information, sensation… Ca, je l’ai
appris avec Arnaud Desplechin. Il parle tout le temps de " spectacle ",
c’est un mot qui revient tout le temps chez lui. C’est
très bon d’avoir ça. Cela m’a beaucoup aidé.
Sur le tournage, du coup, on rigolait, on était tout
le temps dans un registre scato. Avec Christophe, je savais
si on allait avoir le plan, s’il était bon, quand il
me disait : " Là, je fais sous moi ".
Voilà, c’était l’expression consacrée.
Et le jeu entre Jeanne et lui était sexuel aussi, sur
ce mode verbal. Et c’était bien de pas avoir de discours
au-delà de ça, de pas être avec des intellos.
Je savais qu’on avait le plan lorsque je sentais que tous
les techniciens jouissaient sur la prise de vue, que cela
leur faisait quelque chose de le faire. C’était extrêmement
sensuel.
Par exemple, la scène où Jeanne écrit
quelque chose en plein soleil au restaurant, c’est en fait
l’endroit où l’équipe du tournage mangeait tous
les jours. Un jour, on a vu cette lumière, et on a
décidé de tourner cette scène en une
heure car, bien évidemment, ce soleil et cette lumière
n’ont duré qu’une heure. Toute cette scène.
Tout autour. Tous ces plans, tac tac tac tac tac. Un peu ce
qu’avait dit Samuel Fuller : " A movie picture
is a girl and a gun ". Là, c’était
juste " a girl and the sun ".
Objectif Cinéma :
Vous dites que le roman est
extrêmement dense, mais qu’en même temps il y
a beaucoup d’air. Beaucoup d’espaces entre les paragraphes,
décrivant tantôt des actions, tantôt des
pensées, où une sorte de respiration peut s’infiltrer.
Et votre film aussi respire. Mais visiblement pas au tournage,
puisque les scènes étaient écrites, que
les plans sont extrêmement denses et que vous ne disposiez
que de très peu de pellicule. Alors c’est qu’il respire
au montage, y compris sonore, non ?
Mathieu Amalric :
Oui, sans doute. Mais je ne sais pas ce qui a fait que l’on
sentait les choses. J’ai l’impression que j’ai eu l’intuition
du bon dispositif : tourner sur un an, avec une équipe
réduite, ne pas être dans la maîtrise,
faire confiance à une sorte de philosophie qui se dégage
du roman : ne pas choisir d’acteur, ne jamais prendre
le meilleur acteur qui existe mais toujours se mettre dans
la situation où on ne savait pas qui jouerait, qui
serait là.
Ecoutez, on est là, tous les deux, assis autour de
cette table. Et si j’ai décidé de faire de ma
vie des films, de la peinture ou encore des livres, il y a
forcément une partie de moi qui est en train de se
demander ce que je vais retenir de cet instant. Et il y a
donc cette douleur qui fait de l’auteur un être toujours
coupé en deux. Même dans la vie familiale. Quand
vous vivez un anniversaire avec les enfants, soit vous profitez
pleinement de l’événement, soit vous vous sacrifiez
un peu de l’émotion car il faut l’enregistrer, la filmer
et vous êtes celui qui le fait.
Alors évidemment, on pense qu’on embrasse davantage
le monde en se décalant ainsi. Il y a ce double mouvement
qui est à la fois une jouissance et une souffrance.
Et c’est pour cette raison que je voulais ce cri, à
la fin du film, dans le lit. A ce sujet, la préface
d’Italo Calvino au roman est magnifique : " A
un certain moment de son itinéraire (à moins
que ce ne fût déjà au départ ?),
écrit Calvino, le jeune homme a fait son choix :
il essaiera de représenter les êtres et les choses
dans son texte, non pas parce que l'œuvre compte plus que
la vie, mais parce que ce n'est qu'en consacrant toute son
attention à l’objet dans une relation passionnée
avec le monde des choses, qu’il pourra définir en négatif
le noyau irréductible de la subjectivité, c’est-à-dire
lui-même ". C’est ce double mouvement
incessant dont je vous parle. C’est en racontant le monde
qu’on finit par se toucher soi-même.
Car finalement, le trajet que fait cette jeune femme pour
vérifier son désir d’écrire, eh bien
le film raconte la même chose : la vérification
de mon propre désir de cinéma. C’est évident.
J’ai fait des courts-métrages avant d’être acteur.
Etre acteur, ça m’est un peu tombé dessus, même
si j’ai eu la chance de tourner avec Iosseliani ou Desplechin.
C’est une réaction à Mange ta soupe (1997),
mon premier long métrage, c’est une réaction
au théâtre, à la psychologie. Je suis
sûr que c’est ça. J’ai pris ce roman, qui n’était
qu’une page blanche, et je suis allé voir si j’étais
capable d’en faire du cinéma. Et ça, c’était
vraiment palpitant. J’ai l’impression de m’être ouvert
des portes incroyables pour la suite…
Mon contre-exemple absolu sur ce film, c’était Alain
Tanner ; même si par ailleurs j’adore ce cinéaste.
Dans la ville blanche (1984), voilà exactement
ce que je ne voulais pas faire. Ou encore Trois ponts sur
la rivière (1998), de Jean-Claude Biette. A l’inverse,
dans Le Stade de Wimbledon, je voulais raconter quelque
chose de contemplatif sans travailler forcément sur
la durée des plans.
Cela ressemble un peu au Troisième homme (Carol
Reed, 1949). " C’est une enquête, et non
pas une quête ", voilà une phrase
que je me suis répétée plusieurs fois,
à haute voix, pendant le tournage. " Je
veux filmer une enquête ". Si à
la fin, il y a de la quête, tant mieux. Mais à
la limite, c’est pas mon problème, j’ai pas à
m’occuper de ça. Moi, je suis réalisateur, soyons
technicien : je filme une enquête. Et comme j’ai
lu ce roman et qu’à la fin cela m’a mené ailleurs
– je ne sais pas où, dans un certain stade… –,
je faisais confiance à ma sensation de lecture.
Et là, ce n’était pas Bruno Ganz marchant au
hasard dans la ville, comme dans Les Ailes du désir
(Wim Wenders, 1987)… Je ne voulais pas quelque chose de forcément
très doux, d’états d’âme… C’était
une femme pressée. D’ailleurs, l’écrivain François
Weyergans m’a envoyé un très joli fax où
il parle de " poésie pressée ".
Et cette histoire de vitesse, évidemment, faisait partie
du pari du film. C’était de la sensation immédiate.
Je voulais éviter la pensée.
D’où la musique au piano de Grégoire Hetzel,
aussi. En fait, cette musique est très proche de celle
qu’a composée John Adams. On a d’abord monté
le film avec la musique d’Adams, puis on l’a remplacée
par celle de Grégoire. C’est une musique qui me faisait
penser aux neurones, aux synapses : tchac tchac tchac
tchac… Comme une machine. Et en même temps, il y a ces
sonorités coulantes du piano, il y a les deux. La phrase
musicale ne bouge pas, sauf par petites variations.
Dans cette idée de respiration, il y avait aussi un
autre parti pris, c’est que Jeanne s’endorme à la fin
de chaque partie. On a tourné toutes ces scènes,
mais on ne les a pas forcément conservées au
monatge. Par exemple, à la fin du printemps, on n’a
conservé que Jeanne qui repart dans le train et qui
marche dans le couloir, filmée de dos et s’éloignant
ainsi de la caméra…
Objectif Cinéma :
Oui, oui, c’est un très beau plan, très évanescent
ce départ, l’image devient un peu floue à la
fin.
Mathieu Amalric :
Oui, enfin bon, je ne vais pas vous mentir, ça n’était
pas voulu. Je me souviens très bien du tournage, Jeanne
marchant filmée de dos, et le train qui démarre,
la caméra qui manque de se casser la gueule et qu’on
rattrape, Jeanne ne s’en rend pas compte, c’est un peu la
panique et là, l’image devient floue, effectivement…
Bon. Mais j’avais tout de même choisi ce train-là,
parce que je le trouvais extraordinaire dans sa longueur.
On pouvait le traverser en entier jusqu’au bout avec la caméra.
Autre hasard : un soir, en été, c’était
la fin de la journée, on avait fini de tourner, on
allait tous se baigner, il y avait cette lumière incroyable.
Et puis comme ça, pour le plaisir, Christophe dit :
" Allez, on va filmer Jeanne qui se déshabille,
la lumière est tellement belle ". Comme
ça, sans intention, pour le plaisir…. Et puis après,
au montage, ce plan était tellement beau, il avait
tellement de force que, pour finir la partie de l’été,
ça nous paraissait bien mieux que Jeanne s’endormant
dans le train. Et François a eu immédiatement
cette idée d’un fondu-enchaîné avec la
trace de l’avion… Et le montage se faisait par sensations,
justement. Car c’est ça, le cinéma, aussi :
il y a un moment où vous réagissez à
quelque chose qui ne vous appartient plus.
 |
|
.....................................................
Réalisateur
1994
Le colonel Chabert
1997
Un air si pur
1998
Voleur de vie
.....................................................
Directeur de la photographie
1988 Baxter de
Jérôme Boivin
1989 Nocturne indien
d'Alain Corneau
1990 Chambre à
part de Jackie Cukier
1991 Un coeur qui
bat de François Dupeyron
1991 Tous les matins
du monde d'Alain Corneau
1991 Netchaïev
est de retour de Jacques Deray
1992 Un coeur en
hiver de Claude Sautet
1992 L'accompagnatrice
de Claude Miller
1993 Germinal
de Claude Berri
1997 Level five
de Chris Marker
.....................................................
Prix
1990 César de
la Meilleure photo pour Nocturne indien
1992 César de
la Meilleure photo pour Tous les matins du
monde
1994 César de
la Meilleure photo pour Germinal
|
|
|