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Irréversible (c) D.R. IRREVERSIBLE
de Gaspar Noé
Par Raphaël LEFEVRE
de l’équipe de Cinélycée.com


SYNOPSIS : Parce que le temps détruit tout. Parce ce que certains actes sont irréparables. Parce que l’homme est un animal. Parce que le désir de vengeance est une pulsion naturelle. Parce ce que la plupart des crimes restent impunis. Parce ce que la perte de l’être aimé détruit comme la foudre. Parce ce que l’amour est source de vie. Parce ce que dans un monde bien fait le tunnel rouge n’existerait pas. Parce ce que les prémonitions ne changent pas le cours des choses. Parce ce que le temps révèle tout. Le pire et le meilleur.

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APRES LA MORALE …

Le visage sombre, un homme sort, escorté par la police, sous la huée de badauds haineux proférant des insultes homophobes, d’un sous-sol sordide. Il revient d’un voyage au bout de la nuit, d’une descente aux enfers impitoyable, d’une incursion honteuse au plus profond de la bestialité humaine. Il sort du Rectum (ça vous fait rire ? l’image, en effet, est éloquente, mais l’on a honte d’en rire – Irréversible vient tout juste de nous mettre face à nos contradictions, de nous déranger, et ce n’est qu’un début), une boîte gay où il vient de commettre un crime sauvage. Le visage de Dupontel, presque impassible mais d’une intensité terrifiante, contient déjà en lui tout le film, toutes ses contradictions, toutes les questions morales qu’il pose. Depuis quelques minutes déjà, la caméra furète dans l’obscurité. A présent elle part explorer, nerveuse, fuyante, la noirceur de l’âme humaine, puis choisit de se poser, immobile, comme terrifiée et à la fois fascinée, face au viol ignoble infligé à la belle Bellucci, avant de se calmer, comme apaisée, quand elle assiste à des scènes de vie " normale ", de vie " humaine " au sens où on aime l’entendre.

  Irréversible (c) D.R.
Irréversible repose sur un concept : il constitue une succession de plans séquences montés à rebours, c’est-à-dire qu’à la manière de Memento on part de la fin pour remonter au début de l’histoire. Ce concept que, d’après les propos refroidissants de Noé, l’on pourrait considérer comme gratuit, donne toute sa force au film, qui en devient réellement bouleversant. Il crée un écho terrible, à la fois ironique et désespéré, au titre. Et la fin devient un faux soulagement, quand on sait, de manière prémonitoire, ce qui va se passer. Noé n’en choisit pas moins de terminer dans la beauté, dans la vie, plutôt que de dérouler implacablement le fil du temps jusqu’à l’accomplissement inéluctable de l’atroce destin réservé aux personnages. Et si les scènes violentes ont marqué notre esprit, c’est surtout cette atmosphère d’amour désabusé de la vie qui subsiste en nous quand on sort de la salle obscure pour émerger au grand jour, c’est cette impression poignante créée à la fois par la beauté de cette fin si nostalgique et par le fait de savoir qu’elle sera détruite.

C’est dans ses interviews que Noé fait de la provocation gratuite, pas dans son film. Sa démarche a pas mal choqué (faire un film de cul avec Bellucci et Cassel ; trouver une " astuce " : le montage à l’envers ; mettre une longue scène de viol…). Mais après tout, Noé n’a fait qu’oser dire comment était né son film, là où d’autres laissent planer un mystère et passent pour des génies. Croyez-le ou non, c’est comme ça que se construit un film : au début, des petites idées plus ou moins avouables (une histoire qui nous trotte dans la tête, une scène, un concept…) puis, petit à petit, d’autres idées qui justifient nos envies de filmer et permettent de faire passer ce qu’on a envie d’exprimer dans ses films. Noe, par esprit de provocation, avoue. Mais la gageure est de trouver une signification globale à tous ces éléments. Et les grands films sont ceux qui transcendent les petites idées qui les constituent, ceux qui transcendent toute notion de concept et créent un ensemble cohérent. Il me semble que c’est ce que Noe a réussi. Sa démarche peut sembler odieuse, mais elle a sa légitimité et a donné naissance à un film d’une poigne incroyable.