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Objectif Cinéma
: Est-ce votre équipement,
et en particulier la caméra légère, qui
a engendré l’esthétique de vos films ?
Ou bien s’agit-il d’un choix délibéré
de votre part ?
Donn A. Pennebaker
: Nous savions que nous ne pourrions pas travailler avec du
matériel classique, comme par exemple une caméra
Arriflex, trop bruyante. La plupart de nos films contenant
des dialogues ont été tournés en studio.
Pour ce qui est du travail sur le terrain, je dois dire que
mon diplôme d’ingénieur en électricité
m’a aidé à tirer le meilleur du peu de ressources
dont nous disposions. J’ai bricolé mes propres caméras
jusqu’en 1986 et aujourd’hui j’utilise la caméra DV.
Objectif Cinéma
: Vous avez mentionné
Don’t Look Back auparavant. Comment se fait-il que
vous ayez consacré un film à Dylan alors que
vous fréquentiez plutôt la scène jazz
et surtout, pourquoi ressentez-vous ce besoin de filmer des
musiciens sur scène ? Qu’apporte l’image à
la musique ?
Donn A. Pennebaker
: Je suis né et j’ai été élevé
à Chicago, qui à l’époque était
un incroyable vivier musical. Beaucoup de musiciens noirs
étaient arrivés des états du Sud et jouaient
dans les nombreux clubs de la ville. J’étais trop jeune
pour aller dans ce genre d’endroits et la musique noire était
interdite à la radio, alors j’achetais les disques
de Louis Armstrong, par exemple. Beaucoup de lycéens
blancs, fascinés comme moi par le jazz, se sont mis
à en jouer à leur tour et sont devenus pour
certains les leaders des grands big bands du swing des années
30. Je pense à Benny Goodman, notamment. Le même
phénomène s’est produit ici : les jazzmen
qui sont venus à Paris ont été traités
comme de véritables dieux vivants, ce à quoi
ils n’étaient pas vraiment habitués, je vous
prie de le croire. Cela a été un véritable
incendie, quelque chose qu’on n’avait jamais vu auparavant,
et quand j’ai commencé à faire des films, j’ai
naturellement utilisé la musique de Duke Ellington
pour mon court métrage Day Break Express. Je
n’ai jamais filmé de jazzmen en concert car c’était
vraiment trop difficile : ils jouaient très tard
et les clubs étaient enfumés et noirs de monde.
Je me suis donc consacré à filmer les gens plutôt
que la musique, et si ces gens étaient musiciens, il
y aurait de la musique dans mon film.
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Dans le temps, les
musiciens étaient payés pour jouer dans des
clubs, qui appartenaient souvent à des gangsters accordant
peu d’importance à la musique et voulant avant tout
faire de l’argent. Les concerts tels qu’on les connaît
aujourd’hui ne sont apparus que dans les années 60,
quand les artistes ont commencé à jouer dans
de grandes salles devant des publics nombreux. Des gens comme
Otis Redding ou Jimi Hendrix ne donnaient véritablement
le meilleur d’eux-mêmes que dans ce type de contexte,
et les filmer en concert m’a permis de montrer ce que physiquement
ils apportaient à leur musique. Pour parvenir à
capturer cette sensation, il ne faut pas se servir de la caméra
comme d’un point fixe, mais se déplacer et suivre les
mouvements du public, se laisser imprégner par la musique.
Il faut que la caméra danse en rythme. C’est un concept
que, je pense, nous avons été les premiers à
développer, notamment à Monterey, où
chacun a filmé plus ou moins ce qu’il voulait. J’ai
confié des caméras à des gens qui n’étaient
pas des cameramen professionnels, plutôt des musiciens,
et qui, grâce à leur sensibilité, ont
fait un travail remarquable. Si un caméraman filme
un match de hockey alors qu’il ne connaît rien à
ce sport, il perd son temps.
Objectif Cinéma
: Comment parvenez-vous à
faire passer à l’écran l’émotion que
l’on peut éprouver lors d’un concert ? Le montage
joue-t-il un rôle important dans cette optique ?
Donn A. Pennebaker
: C’est avant tout une question de feeling, sincèrement.
Il ne s’agit pas seulement d’essayer de glaner les meilleures
images possibles et d’en faire une sorte de chaîne,
comme la télévision a trop souvent tendance
à le faire. Elle veut mâcher le travail du public.
Je m’efforce de filmer, puis de monter en voyant les choses
avec les yeux d’un spectateur du concert. Dans les films de
fiction, comme dans beaucoup de concerts retransmis à
la télévision, les mouvements de caméra
sont planifiés à l’avance. En quelque sorte,
la performance de l’artiste a déjà eu lieu avant
même que le public ne puisse la voir à l’écran.
Il faut tenter de tempérer ce côté extrêmement
réglé et minuté.
Un concert de rock est différent d’un concert de jazz
dans la mesure où il y a peu de place pour l’improvisation,
pour la création dans l’instant. Le choix qui reste
au cameraman est celui de décider où il veut
regarder, et c’est cela qui rend mon travail passionnant.
Vous êtes fixé sur le pianiste et tout à
coup le batteur fait quelque chose d’extraordinaire qui attire
votre attention, alors vous filmez le batteur. Un travail
de montage trop sophistiqué détruirait cette
impression d’immédiateté, ce sentiment de vivre
le moment en direct, et le spectateur deviendrait totalement
passif. J’ai toujours voulu que nos caméras soient
comme les yeux du public, lequel est parfois surpris et ne
sait plus où donner de la tête. L’effet de réel
est très important, mais il n’existe pas vraiment de
marche à suivre pour l’obtenir : il faut juste
être naturel et prêt à se laisser surprendre.
C’est pour cette raison que notre travail est très
différent de ce que l’on peut voir à la télévision.
Rien n’est défini ou décidé d’avance.
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